À l’occasion de la visite en France de M. Tô Lâm, Secrétaire général du Parti communiste vietnamien et Président de la République socialiste du Vietnam, du 9 au 11 septembre 2026, nos organisations souhaitent vous appeler à faire des droits humains une composante essentielle de vos échanges avec les autorités vietnamiennes.
En mai 2025, à l’occasion de votre visite au Vietnam, plusieurs organisations de défense des droits humains vous avaient déjà alerté sur la dégradation continue de la situation des libertés fondamentales dans ce pays. Depuis, les préoccupations que nous exprimions demeurent largement sans réponse.
La France et le Vietnam ont pourtant considérablement renforcé leurs relations. En octobre 2024, les deux pays ont élevé leur relation au niveau de partenariat stratégique global, faisant de la France le premier pays européen à obtenir ce statut. Dans leur déclaration commune, les deux gouvernements ont expressément réaffirmé leur attachement à la Charte des Nations unies ainsi qu’à « la promotion et la protection des droits de l’Homme et des libertés fondamentales ».
Cette affirmation ne peut rester symbolique.
Le Vietnam demeure l’un des États les plus restrictifs d’Asie à l’égard des libertés d’expression, d’association, de réunion et de religion. Les défenseurs des droits humains, journalistes indépendants, militants politiques et représentants de communautés religieuses ou ethniques continuent d’être poursuivis sur la base de dispositions pénales peu précises, notamment celles relatives à la « propagande contre l’État », à « l’abus des libertés démocratiques », et à la lutte contre le terrorisme.
Cette situation a été relevée par plusieurs experts indépendants des Nations Unies qui ont notamment dénoncé des violations manifestes du droit à un procès équitable lors de procès de masse expéditifs menés par des tribunaux mobiles, à l’encontre des Montagnards, minorité religieuse des Hauts Plateaux du Centre du Vietnam.
Lors de l’examen du Vietnam au titre du Pacte international relatif aux droits civils et politiques en juillet 2025, le Comité des droits de l’homme s’est déclaré préoccupé par les allégations de disparitions forcées et de répression transnationale.
Cette répression se manifeste notamment par le détournement des notices rouges d’INTERPOL contre des défenseurs des droits humains et le recours à des procédures d’extradition politiquement motivées. Le Comité a demandé au Vietnam d’enquêter de manière impartiale, approfondie et transparente sur ces faits, d’en poursuivre les responsables et de garantir réparation aux victimes et à leurs familles.
Parallèlement à l’instrumentalisation des outils de la coopération policière et judiciaire internationale, des militants ayant fui le Vietnam sont poursuivis ou condamnés en leur absence. Des réfugiés et demandeurs d’asile vietnamiens ont été victimes de pressions et d’intimidations dans des pays tiers. Des membres de la diaspora font l’objet de surveillance, de menaces et de campagnes de harcèlement, tandis que leurs proches restés au Vietnam peuvent être soumis à des pressions en représailles de leurs activités à l’étranger.
Ces pratiques concernent désormais directement l’Europe. Des journalistes et défenseurs des droits humains établis en Allemagne, notamment Lê Trung Khoa et Nguyễn Văn Đài, ont été condamnés in absentia à de lourdes peines au Vietnam alors qu’ils se trouvent hors du territoire vietnamien. De telles procédures constituent non seulement une atteinte aux droits des personnes concernées, mais également une tentative d’intimider les communautés vietnamiennes et de réduire au silence la dissidence au-delà des frontières du Vietnam à travers la répression
transnationale.
La France ne peut considérer cette répression comme une question strictement interne au Vietnam lorsqu’elle touche des citoyens, résidents, réfugiés ou défenseurs des droits humains présents sur le territoire européen.
Nous sommes pleinement conscients de l’importance stratégique des relations entre la France et le Vietnam. La coopération économique, scientifique, culturelle, universitaire, environnementale et de défense peut être bénéfique aux deux peuples. Nous sommes également convaincus qu’un dialogue politique étroit avec Hanoï est plus utile qu’un isolement du Vietnam.
Mais précisément parce que la France et le Vietnam ont choisi d’approfondir leur relation, la France doit être en mesure d’aborder directement la question des droits humains.
Nous vous demandons donc, Monsieur le Président, de faire de ces principes une réalité lors de vos échanges avec M. Tô Lâm.
Nous vous appelons notamment à :
- demander publiquement la libération des prisonniers de conscience, défenseurs des droits humains et membres de minorités ethniques et religieuses détenus au Vietnam pour l’exercice pacifique de leurs libertés fondamentales, notamment Phạm Đoan Trang, Nguyễn Lân Thắng, Lê Đình Lượng, Nguyễn Trung Tôn, Trịnh Bá Phương, Trịnh Bá Tư, Cấn Thị Thêu, Phạm Chí Dũng, Y Quynh Bdap et Y Krec Bya et d’autres personnes détenues pour leurs opinions ou leurs activités pacifiques ;
- aborder explicitement la question de la répression transnationale vietnamienne, notamment les poursuites et condamnations prononcées contre des dissidents vivant en Europe, ainsi que les intimidations visant leurs familles et les membres de la diaspora ;
- demander aux autorités vietnamiennes de mettre fin à l’utilisation des dispositions pénales relatives à la sécurité nationale et à la lutte contre le terrorisme pour criminaliser l’exercice pacifique de la liberté d’expression, d’association et de religion ;
- encourager le Vietnam à coopérer pleinement avec les mécanismes des Nations unies relatifs aux droits humains et à mettre en œuvre leurs recommandations ;
- et enfin, veiller à ce que l’approfondissement de la coopération économique, sécuritaire et technologique entre la France et le Vietnam soit conditionnée au respect par le Viet Nam de ses engagements internationaux en matière de droits humains
La France a toujours affirmé que ses partenariats internationaux ne reposent pas uniquement sur ses intérêts économiques ou stratégiques, mais également sur des principes et des valeurs. À l’heure où le Vietnam cherche à renforcer son rôle international et où l’Union européenne elle-même vient d’approfondir son partenariat stratégique avec Hanoï, la voix de la France est particulièrement importante.
Monsieur le Président, le renforcement du partenariat franco-vietnamien ne devrait pas conduire la France à se montrer plus silencieuse sur les violations des droits humains. Il devrait au contraire lui donner davantage de possibilités et de responsabilités pour les défendre. Nous vous demandons donc de faire entendre, lors de la visite de M. Tô Lâm, une voix française fidèle à ses valeurs : une voix de dialogue, mais aussi une voix de principe ; une voix qui rappelle que la souveraineté et les intérêts nationaux ne peuvent jamais justifier la répression des libertés fondamentales.
Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de notre très haute considération.
Signataires:
ACAT Allemagne
ACAT Belgique
ACAT France
ACAT Italie
ACAT Sénégal
ACAT Tchad
Fédération Internationale pour les Droits Humains (FIDH)
Institut Ouïghour d’Europe
Ligue des Droits Humains (LDH)
Quê Me : Comité Vietnam pour la Défense des Droits de l’Homme
Solidarité Chine
Transitional Justice Working Group (TJWG)
Viet Tan