Depuis juillet 2024, les épouses, enfants, parents et proches d’Oumar Sylla et Mamadou Billo Bah, vivent dans une souffrance permanente. En deux ans, ils ont multiplié les appels publics pour demander aux autorités guinéennes de révéler ce qu’il est advenu de leurs proches enlevés. La disparition forcée ne frappe pas uniquement les personnes enlevées. Elle détruit également la vie de leurs familles, condamnées à vivre dans l’angoisse permanente de ne pas savoir. Deux ans après les faits, il est temps pour les autorités guinéennes d’apporter des réponses.
Deux ans sans nouvelles d’Oumar Sylla et de Mamadou Billo Bah
Dans la nuit du 9 juillet 2024, aux environs de 22h00, des hommes armés et encagoulés investissent le domicile d’Oumar Sylla à Conakry devant de nombreux témoins. Sans présenter de mandat ni fournir d’explication, ils procèdent à l’enlèvement d’Oumar Sylla dit « Foniké Menguè », coordinateur national du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), de Mamadou Billo Bah, coordinateur de Tournons La Page Guinée (TLP-Guinée) et responsable de la mobilisation du FNDC, ainsi que de Mohamed Cissé, membre du FNDC. Le lendemain, seul Mohamed Cissé est libéré. Selon son témoignage détaillé, ils ont, tous les trois, subi des actes de torture et des traitements inhumains et conduits vers l’île de Fotoba au large de Conakry dans un centre de détention. Selon les nombreux témoignages recueillis depuis lors, l’opération aurait été menée par des hommes armés appartenant aux Forces spéciales et au Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN).
Depuis le 9 juillet 2024, les familles d’Oumar Sylla et Mamadou Billo Bah ignorent où ils se trouvent, dans quel état ils sont détenus et même s’ils sont encore en vie. Cette disparition forcée constitue l’une des affaires les plus emblématiques de la répression qui frappe les voix critiques (défenseurs des droits humains, journalistes, activistes, opposants politiques) depuis l’arrivée au pouvoir, par un coup d’Etat, du général Mamadi Doumbouya en septembre 2021.
Une enquête annoncée mais jamais menée
Le 17 juillet 2024, face à la mobilisation nationale et internationale dénonçant l’enlèvement des deux militants, le procureur général près la Cour d’appel de Conakry annonce l’ouverture d’une enquête. Depuis lors, les autorités guinéennes n’ont cessé d’affirmer que les investigations se poursuivaient lorsqu’elles ont été interrogées sur le sujet dans les médias internationaux. Pourtant, deux ans après les faits, aucun résultat n’a été rendu public. Aucun responsable n’a été identifié ou poursuivi. Aucun rapport d’étape n’a été communiqué. Aucun élément nouveau n’a été transmis aux familles ou à leurs avocats guinéens et français. Plusieurs avocats des victimes, journalistes d’investigation et organisations de défense des droits humains, dont l’ACAT-France, remettent en cause l’existence même de l’enquête menée par les autorités judiciaires en Guinée sur cette affaire d’enlèvement. Les principaux témoins de l’affaire, dont Mohamed Cissé, affirment n’avoir jamais été entendus de manière approfondie par les autorités judiciaires guinéennes. Des journalistes ayant recueilli des informations détaillées sur les circonstances de l’enlèvement et les lieux de détention présumés indiquent également n’avoir jamais été contactés par la justice guinéenne.
Une mobilisation inlassable des familles en quête de vérité
Ces deux dernières années, les proches d’Oumar Sylla et de Mamadou Billo Bah ont multiplié les démarches pour obtenir des informations sur leur sort et exiger leur libération. Dans les jours suivant leur disparition, les familles ont témoigné de ce qu’elles avaient vu. Le 23 juillet 2024, les épouses des victimes, Hawa Djan Doukouré et Assiatou Bah, ont déposé une plainte devant la justice française pour disparition forcée, visant notamment le chef de la junte guinéenne, le général Mamadi Doumbouya, citoyen franco-guinéen. Un complément de plainte a été déposé le 26 juillet 2024 afin de renforcer les éléments transmis aux autorités judiciaires françaises. Le 5 septembre 2024, les épouses des deux militants ont lancé un appel public, affirmant être sans nouvelles de leurs maris depuis près de deux mois et demandant aux autorités de révéler leur lieu de détention. En décembre 2024, les familles ont poursuivi leurs démarches en sollicitant l’appui de la mère du général Mamadi Doumbouya par lettre ouverte, ainsi que son épouse. À l’approche du premier anniversaire de la disparition de leurs époux, le 9 juillet 2025, Hawa Djan Doukouré et Assiatou Bah ont intensifié leur mobilisation à travers des prises de parole dans les médias et une lettre ouverte particulièrement bouleversante « Lettre ouverte des cœurs brisés : pour la libération de nos époux ». En décembre 2025, l’épouse de Mamadou Billo Bah a interpellé publiquement le procureur général de Conakry, rappelant que dix-sept mois après l’ouverture de l’enquête, aucune avancée n’avait été communiquée aux familles et demandant l’intervention des autorités pour obtenir la libération de son mari.
Deux ans après la disparition forcée d’Oumar Sylla et de Mamadou Billo Bah, tout porte à croire que les autorités guinéennes n’ont ni la volonté ni l’intention de faire la lumière sur cette affaire.
Contexte
La fermeture de l’espace civique en Guinée
Depuis l’arrivée au pouvoir en Guinée de la junte militaire à la suite d’un coup d’Etat en septembre 2021, les libertés fondamentales ont été progressivement réduites et les voix critiques réprimées. Depuis l’enlèvement en juillet 2024 d’Oumar Sylla et de Mamadou Billo Bah, d’autres affaires similaires ont été documentées. La disparition du journaliste Habib Marouane Camara, l’enlèvement de l’opposante Néné Oussou Diallo, les enlèvements de proches d’opposant, de musicien ou de journaliste, ou encore les violences subies par l’activiste Abdoul Sacko et l’avocat Mohamed Traoré, brièvement enlevés, témoignent de l’existence d’une politique de ciblage des voix critiques. L’accumulation des enlèvements et des disparitions forcées ces dernières années nourrit les inquiétudes des Guinéens d’autant plus que la Justice guinéenne semble incapable d’enquêter réellement sur ces faits et de rendre le droit.
La mobilisation de la société civile et des instances internationales
Depuis le 9 juillet 2024, les appels à la vérité et à la justice se sont multipliés. L’ACAT-France, la FIDH, l’OMCT, Amnesty International, Human Rights Watch, Front Line Defenders, Tournons La Page et de nombreuses autres organisations ont interpellé les autorités guinéennes à ce sujet. L’Union européenne, plusieurs États partenaires de la Guinée, dont la France, ainsi que les Nations unies et des mécanismes internationaux de protection des droits humains ont demandé que toute la lumière soit faite sur ces disparitions. Malgré cette mobilisation exceptionnelle, aucune avancée concrète n’a été constatée.
Les obligations légales de la Guinée en matière de droits humains
Les révélations de Mohamed Cissé, les enquêtes du journaliste Thomas Dietrich ainsi que les investigations menées par plusieurs associations et médias ont permis de reconstituer une partie des événements. Des éléments précis concernant les auteurs présumés de l’enlèvement, les lieux de détention et les actes de torture ont été rendus publics et les autorités guinéennes ne peuvent pas dire qu’elle n’en ont pas pris connaissance. Pourtant, ces informations n’ont débouché sur aucune enquête réelle. Cette absence de réaction judiciaire renforce les craintes des familles et des associations de défense des droits humains quant à la volonté réelle des autorités guinéennes de rechercher la vérité. Pourtant, la Guinée est tenue par ses engagements internationaux de prévenir, enquêter et sanctionner les disparitions forcées. En vertu du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, les autorités guinéennes ont l’obligation de rechercher les personnes disparues, d’identifier les responsables et de garantir réparation aux victimes et à leurs proches. Selon le droit international applicable, la disparition forcée est une violation continue. Tant que le sort de la personne disparue n’est pas élucidé, le crime se poursuit. Deux ans après leur disparition forcée, les familles d’Oumar Sylla et de Mamadou Billo Bah ont le droit de savoir. La vérité et la justice ne peuvent plus attendre.