Alors qu’une décennie s’est écoulée depuis cet épisode qui compte parmi les plus sombres de l’histoire récente du Gabon, les victimes attendent toujours que leurs souffrances soient reconnues officiellement. Mais rompre avec l‘impunité passée ne semble pas être à l’agenda des autorités.
31 août 2016. À l’issue du scrutin présidentiel particulièrement contesté, marqué par de graves irrégularités, des manifestations éclatent dans plusieurs villes du pays à l’annonce de la victoire du président sortant Ali Bongo Ondimba. Les forces de défense et de sécurité répriment ces rassemblements avec une violence extrême, recourant notamment aux tirs à balles réelles. Dans la nuit du 31 août au 1er septembre 2016, le quartier général du principal opposant Jean Ping est pris d’assaut par des unités lourdement armées. De nombreuses personnes sont arrêtées, détenues arbitrairement, soumises à des mauvais traitements ou maintenues au secret. Les autorités reconnaissent officiellement trois morts, tandis que l’opposition et une partie de la société civile évoquent plusieurs dizaines, voire des centaines de victimes, ainsi que des disparitions forcées.
L’impunité comme seule réponse des autorités en place
Dix ans après, le nombre exact de victimes demeure inconnu. Cette incertitude est avant tout la conséquence de l’absence d’enquête indépendante et impartiale. Dès 2016, plusieurs instances internationales, dont la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) et la mission d’observation électorale de l’Union européenne, ont demandé l’ouverture d’investigations crédibles. En 2017, le Comité des disparitions forcées des Nations unies a rappelé que le Gabon avait l’obligation d’enquêter, même en l’absence de plainte. Le Parlement européen a, de son côté, appelé à une enquête internationale, conduisant les autorités gabonaises à annoncer la création d’une commission nationale d’enquête. Mais aucune information n’a jamais été rendue publique sur son fonctionnement, ses travaux ou ses conclusions, au point que l’on peut s’interroger sur sa mise en place effective.
Pendant plusieurs années, les autorités ont également invoqué la saisine de la Cour pénale internationale (CPI) pour justifier leur inaction. Pourtant, lorsque le Bureau du Procureur a clos son examen préliminaire en 2018, il a rappelé que la responsabilité première d’enquêter et de poursuivre les auteurs présumés appartenait au Gabon lui-même. Cet appel est resté sans effet.
Un retour d’espoir de justice depuis 2023
Le coup d’Etat d’août 2023 et la fin du régime Bongo a suscité un réel espoir chez les victimes et leurs familles. Les nouvelles autorités ont affiché leur volonté de restaurer l’État de droit et de favoriser la réconciliation nationale. Pourtant, trois ans plus tard, les violences post-électorales de 2016 demeurent largement absentes de l’agenda politique. Aucune initiative d’envergure n’a été engagée pour établir la vérité, reconnaître les victimes ou lutter contre l’impunité. Plusieurs acteurs de la société civile, autrefois très mobilisés sur le sujet, ont rejoint les institutions, laissant ces revendications s’essouffler.
Or il ne peut y avoir de réconciliation durable sans vérité, ni d’État de droit sans justice. Avec l’élection de Brice Oligui Nguema à la présidence de la République en avril 2025, les autorités gabonaises disposent désormais de toute la légitimité nécessaire pour rompre définitivement avec les pratiques du passé. Répondre aux attentes des victimes de 2016 ne relève pas seulement des engagements internationaux du Gabon, c’est une condition essentielle pour restaurer la confiance entre les citoyens et les institutions et prévenir la répétition de telles violations. Cette rupture passe d’abord par l’ouverture d’une enquête indépendante, impartiale, exhaustive et transparente, conforme aux normes internationales, afin d’établir les faits et les responsabilités. Les résultats devront être rendus publics, les auteurs présumés traduits en justice, quels que soient leur rang ou leurs fonctions, et les victimes reconnues à travers des mesures de réparation et des garanties de non-répétition.
Dix ans après les violences de 2016, le Gabon a l’occasion de démontrer que le changement politique engagé depuis 2023 ne se limite pas à une alternance au sommet de l’État, mais ouvre véritablement une nouvelle page de gouvernance dans le pays. Répondre enfin aux attentes des victimes et de leurs familles constituerait un signal fort en faveur de l’État de droit.