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François-Xavier Drouet : « Chaque génération invente sa théologie de la libération ».

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François-Xavier Drouet | Photo DR

Entretien – Dans L’Évangile de la Révolution, documentaire soutenu par l’ACAT-France, François-Xavier Drouet retrace l’histoire de la théologie de la libération, ce christianisme engagé aux côtés des opprimés dans l’Amérique latine du XXe siècle, marquée par les dictatures et l’injustice sociale. Le réalisateur revient sur la genèse du film et explique comment les engagements d’hier nourrissent les combats d’aujourd’hui.

Pouvez-vous rappeler ce qu’est la théologie de la libération ?

François-Xavier Drouet : La théologie de la libération est née en Amérique latine dans les années 1960-1970, dans un contexte de violence et d’injustice sociale. À la fois réflexion théologique et mouvement social, elle a été portée par les communautés ecclésiales de base, des groupes de chrétiens qui vivaient leur foi en petits collectifs, en marge de l’Église officielle, tout en s’engageant dans les luttes sociales et politiques. Inspirée par le Concile Vatican II, elle propose une vision de l’Église comme communauté plutôt qu’institution. C’est un mouvement traversé par une dimension libertaire dans sa critique des institutions. Il a été réprimé par les régimes militaires, leurs alliés américains et le Vatican sous les papes Jean-Paul II et Benoît XVI.

Quel est la place des fidèles dans ce mouvement ?

F.-X. D. : Sur le plan théologique, la théologie de la libération s’inspire de l’Évangile et considère Jésus comme un résistant aux oppressions de son temps, mort en prisonnier politique. Elle affirme que le rôle du chrétien n’est pas seulement de prier mais d’agir contre l’injustice et de contribuer à l’édification du royaume de Dieu sur Terre, refusant un salut cantonné à l’au-delà.

Vous ouvrez le film en affirmant que vous avez troqué la foi chrétienne pour l’espoir d’un changement politique radical. Quel était votre rapport personnel à la religion ? 

F.-X. D. : J’ai grandi dans une éducation catholique plutôt conservatrice. Je m’ennuyais beaucoup à la messe comme au catéchisme, et ma famille fréquentait des prêtres parfois proches de l’extrême droite. À l’âge adulte, j’ai perdu la foi sans véritable rupture : simplement, cela ne me parlait plus, je n’y trouvais aucune prise sur le monde. J’ai plutôt trouvé des réponses dans la politique, les mouvements écologistes et altermondialistes. Je me suis beaucoup intéressé à l’Amérique latine, notamment au mouvement zapatiste. À la chute du mur de Berlin, on était orphelins d’utopie, et le lien constant entre justice et liberté porté par les Zapatistes m’a marqué et construit. J’ai alors voyagé en Amérique latine… mais la théologie de la libération restait pour moi une étrangeté. Je percevais la religion comme « l’opium du peuple » et n’imaginais pas qu’elle puisse être un moteur de libération. Finalement, ce mouvement a bouleversé ma vision des choses et m’a donné envie de rencontrer celles et ceux qui y avaient pris part.

Comment avez-vous procédé pour écrire et réaliser ce film ?

F.-X. D. : J’ai commencé par rencontrer en France des chercheurs, des chercheuses et aussi des religieux qui avaient participé à la théologie de la libération. Ensuite, j’ai effectué plusieurs voyages de repérage en Amérique latine pour constituer mon “casting”. Je ne voulais pas d’historiens qui racontent l’histoire avec un grand H, mais un maximum de protagonistes qui me racontent leur histoire. C’est ce qui transmet l’émotion et permet l’identification du spectateur. Un important travail d’archives a complété ces témoignages : images journalistiques occidentales, films clandestins documentant la résistance, et même des images de guérilla conçues comme matériel de propagande.

Quel défi avez-vous rencontré ?

F.-X. D. : Au montage, le défi a été de faire interagir le passé avec le présent, pour que le film soit traversé par cette ferveur révolutionnaire et montrer que le désir de justice n’a pas disparu. Les personnes rencontrées ont été très coopératives, conscientes de l’importance de transmettre cette mémoire, même si certaines situations étaient délicates. Au Nicaragua par exemple, certaines personnes témoignaient clandestinement ou choisissaient l’exil après m’avoir confié leur parole. Le temps a aussi pesé : plusieurs témoins sont décédés entre mes repérages et le tournage, ce qui a renforcé l’urgence de conserver cette histoire vivante.

Quel témoignage vous a le plus marqué ?

F.-X. D. : C’est difficile de choisir. Mais le témoignage du prêtre belge Roger Ponseele, qui ouvre le film, a quelque chose de touchant dans sa simplicité, son humilité et le courage qu’il a eu d’officier en pleine zone de guerre au Salvador. Il a célébré les obsèques de milliers de paysans assassinés par les paramilitaires dans le village de El Mozote. Quand je l’ai rencontré, il avait plus de 80 ans et n’avait jamais cessé d’agir. Il est d’ailleurs mort dans un accident de voiture en se rendant auprès des communautés qu’il accompagnait : il a littéralement « donné jusqu’au bout ».

Il m’a également confié quelque chose qui n’apparaît pas dans le film, à propos de la confession. Il me disait que ce sacrement n’était pas sa tasse de thé : « Les guérilleros me demandaient de se confesser pour ce qu’ils avaient fait. Moi, je leur demandais surtout ce qu’ils avaient fait de bien. » Cela m’a marqué car la confession a souvent servi d’outil de contrôle dans l’Église. Or, mettre en avant ce que les gens font de positif pour faire advenir un monde plus juste, me paraît plus intéressant que de parler des péchés.

Le film se situe au Salvador, au Brésil, au Nicaragua et au Mexique. Pourquoi ce choix ?

F.-X. D. : La théologie de la libération a traversé l’Amérique latine, mais j’ai choisi ces quatre pays parce qu’ils incarnent chacun une facette emblématique du mouvement. Le Salvador permet d’aborder la lutte armée, même si le Guatemala ou la Colombie auraient pu jouer ce rôle. Le Brésil, lui, représente toute une tradition chrétienne de résistance à la dictature. Au Mexique, je voulais explorer la question autochtone, et le Chiapas s’est imposé naturellement. Quant au Nicaragua, il était incontournable : la révolution sandiniste et la présence de plusieurs prêtres au gouvernement ont longtemps symbolisé l’apogée de la théologie de la libération.

Le film se ferme en qualifiant les pratiquants de la théologie de la libération de « vaincus de l’histoire. » Que reste-t-il de la théologie de la libération ?

F.-X. D. : En effet, c’est le prêtre brésilien Júlio Lancellotti qui dit : « Ma lutte est celle d’un vaincu mais je continue de lutter. » Il fait écho à l’évêque catholique espagnol Pedro Casaldáliga Plá, qui défendait les peuples autochtones du Brésil : « Nous sommes les soldats défaits d’une cause invincible. »

Cette génération — et pas seulement les chrétiens — qui a vraiment cru qu’un renversement de l’ordre social était possible, a été écrasée par la violence des armées, des paramilitaires, et par les interventions des États Unis. Oui, ils ont été vaincus. Mais l’exigence de justice sociale qui les animait demeure.

Si un nouvel ordre plus juste n’a pas émergé à l’échelle nationale, il y a eu beaucoup de réussites locales : l’expérience zapatiste continue depuis plus de trente ans ; le Mouvement des Sans-terres a permis à cinq millions de Brésiliens d’accéder à la terre ; ailleurs, des communautés ont obtenu accès l’eau et la santé, grâce à des luttes locales. Et puis il y a eu Lula, qui s’est toujours réclamé de la théologie de la libération et qui a sorti des millions de Brésiliens de la faim — même si son bilan peut se discuter.

Quelles sont les victoires ?

F.-X. D. : Aussi « vaincus » qu’ils se décrivent, leur bilan est loin d’être négatif. Leur combat a laissé une empreinte profonde sur les luttes actuelles, une énergie qu’il faut aujourd’hui réactiver. C’est tout le sens de ce film : montrer que, croyant ou pas, nous avons tous quelque chose à apprendre de leur expérience et de leur exigence de justice.

Quelle est la place des femmes dans ce mouvement ?

Je tenais à rendre visible la place des femmes, essentielle dans la théologie de la libération mais largement invisibilisée dans une Église qui leur interdit les positions de pouvoir. Des figures comme María López Vigil ou Ivone Gebara ont pourtant joué un rôle majeur dans les communautés de base et dans des mouvements comme les Sans-terre. Beaucoup ont payé leur engagement de leur vie : Léonie Duquet, Sœur Dorothy Stang, ou encore les sœurs Mirabal. Le film cherche à leur rendre leur juste place.

Par les temps politiques troubles actuels, pensez-vous que la théologie de la libération puisse faire son retour ?

F.-X. D. : Le pape François a relégitimé la théologie de la libération, longtemps mise à l’écart sous Jean-Paul II et Benoît XVI. En remettant la question de la pauvreté au centre de l’Église, il s’est inspiré de figures comme Leonardo Boff – ce franciscain brésilien, l’un des grands penseurs de la théologie de la libération, qui avait dès les années 1970 développé une critique profonde de l’institution avant de quitter le sacerdoce.

Toutefois, quarante ans de pontificats conservateurs ont laissé des traces : affaiblissement des organisations sociales chrétiennes, marginalisation des laïcs engagés, clergé conservateur et influence de mouvements comme l’Opus Dei.

On ne reviendra pas aux années 1960. Mais d’autres théologies émergent : queer, noire, indigène, de la migration… La question « Qu’est-ce qu’être chrétien ? » se pose à chaque époque : c’est donc à chaque génération d’inventer sa théologie de la libération face aux enjeux du moment.

Finalement, pourquoi avoir réalisé ce film ?

F.-X. D. : Mon intention était d’abord politique plus que spirituelle. Je voulais préserver une mémoire et comprendre ce que celles et ceux qui avaient voulu faire advenir le royaume de Dieu sur Terre pouvaient encore nous transmettre, en quoi leurs pratiques pouvaient nourrir nos luttes actuelles. Il s’agissait aussi de répondre au découragement qui traverse aujourd’hui les milieux militants, associatifs ou culturels, face aux reculs démocratiques, aux guerres ou à la crise écologique.

Car les générations passées n’ont pas affronté des défis moins graves que ceux actuels. Et si les témoins que j’ai rencontrés, souvent âgés, continuent d’affirmer la nécessité de croire en la justice, je pense qu’il est de notre devoir de poursuivre la lutte. Quoiqu’il arrive, il faut s’engager en accord avec ses valeurs, qu’elles viennent de l’Évangile ou d’ailleurs, même sans garantie de résultats immédiats : je crois plus en la justice d’une cause qu’en son accomplissement. « Organise-toi, le ciel t’aidera », en somme.

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Cet entretien est paru dans la revue Humains n°40. Pour rester informé sur les droits humains, abonnez-vous !

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