Le 12 mars 2026, le Comité des droits de l’homme des Nations unies a demandé la remise en liberté immédiate de Marafa Hamidou Yaya. Ce haut-fonctionnaire, qui a servi l’État camerounais pendant près de vingt ans, notamment en tant que secrétaire général à la Présidence de la République, a été arrêté le 16 avril 2012. Condamné à 25 ans d’emprisonnement, sa peine a été ramenée à 20 ans par la Cour suprême en 2016. Détenu depuis plus de 14 ans, il souffre d’une grave dégradation de son état ophtalmologique. Un récent rapport médical préconise une intervention urgente pour tenter de préserver la fonction de ses deux yeux.
Qui est Marafa Hamidou Yaya ?
Le 9 décembre 2011, Marafa Hamidou Yaya, alors ministre de l’Administration territoriale, quitte le gouvernement à la suite d’un remaniement ministériel. Ancien membre du bureau politique du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), il a occupé pendant près de vingt ans plusieurs hautes fonctions au sein de l’État camerounais, dont le poste de secrétaire général de la Présidence de la République (1997-2002). Le 16 avril 2012, il est arrêté dans le cadre d’une affaire controversée concernant l’acquisition d’un avion destiné au Président de la République. Marafa Hamidou Yaya est placé en détention provisoire puis condamné, le 22 septembre 2012, à 25 ans d’emprisonnement pour « complicité intellectuelle de détournement de fonds publics ». Le 18 mai 2016, la Cour suprême confirme sa condamnation mais réduit sa peine à 20 ans d’emprisonnement. Marafa Hamidou Yaya est depuis lors détenu au Secrétariat d’État à la Défense (SED), à Yaoundé.
Une détention qualifiée d’arbitraire par les Nations unies
Dans son Avis n°22/2016, adopté le 27 avril 2016, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a conclu que l’arrestation, la détention et la condamnation de Marafa Hamidou Yaya étaient arbitraires et que son droit à un procès équitable avait été sérieusement compromis. Le Groupe a demandé au Cameroun de mettre fin à sa détention et de lui accorder une réparation appropriée.
Dix ans plus tard, le Comité des droits de l’homme des Nations unies est parvenu à des conclusions similaires. Dans ses constatations adoptées le 12 mars 2026, le Comité a conclu à des violations des articles 7, 9 et 14 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP). Il a constaté des violations du droit à ne pas faire l’objet d’une détention arbitraire, du droit à un procès équitable et du droit à être protégé contre les traitements cruels, inhumains ou dégradants.
Le Comité a relevé que le Cameroun n’avait pas donné suite aux mesures provisoires lui demandant, dès février 2022 puis à plusieurs reprises en mars et juin 2022, en juillet 2023 et en juillet 2025, de garantir à Marafa Hamidou Yaya un accès immédiat aux soins médicaux spécialisés nécessaires à la préservation de sa vue.
Le Comité a demandé par conséquent au Cameroun de remettre immédiatement Marafa Hamidou Yaya en liberté, et de lui accorder une réparation intégrale, au regard des conséquences de sa détention sur sa santé physique et mentale.
Marafa Hamidou Yaya, un homme malade, en danger
Marafa Hamidou Yaya souffre depuis plusieurs années d’un glaucome ayant gravement affecté sa vision. En juin 2025, l’ACAT-France a appelé les autorités camerounaises à faire un geste humanitaire. Dans ses constatations de mars 2026, le Comité des droits de l’homme relève que Marafa Hamidou Yaya souffre de douleurs aiguës liées à la pression intraoculaire et qu’il est exposé à un risque réel et imminent d’énucléation. Les autorités camerounaises savent que les soins spécialisés dont Marafa Hamidou Yaya a besoin ne sont pas disponibles au Cameroun. Mais elles rejettent jusqu’à ce jour, de manière catégorique, toutes les demandes d’accès à ces traitements à l’étranger. De nouveaux éléments médicaux rendent la situation encore plus préoccupante. Un rapport établi le 26 mai 2026 à Yaoundé indique que, malgré un suivi médical engagé depuis septembre 2025, la pression intraoculaire demeure non stabilisée et qu’une baisse de la sensibilité rétinienne a été constatée. La pression élevée est responsable d’une perte importante de la sensibilité rétinienne. Face à cette situation, il est préconisé de poser, en toute urgence, un « shunt » (petit tube ou implant chirurgical posé dans l’œil pour évacuer le liquide et baisser la tension) dans les deux yeux, sans quoi, l’évolution de cette atteinte pourrait, à terme, conduire à une énucléation des globes oculaires. Marafa Hamidou Yaya affirme pour sa part ne plus voir et avoir perdu son autonomie. Il souffre continuellement de maux de tête importants.
Le Cameroun est partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) depuis 1984. À ce titre, il s’est engagé à garantir les droits consacrés par cet instrument et à respecter les décisions du Comité des droits de l’homme.
Contexte
Le Cameroun demeure confronté à une situation préoccupante en matière de droits humains, marquée par la persistance de la crise dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les violences dans l’Extrême-Nord liées à la présence de Boko Haram et les restrictions aux libertés publiques. Les autorités camerounaises sont régulièrement accusées de recourir aux services de défense et de sécurité ainsi qu’à l’appareil judiciaire pour contrôler les voix critiques, notamment les opposants politiques, les défenseurs des droits humains, les journalistes et les acteurs de la société civile.
Dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, la crise anglophone continue de s’accompagner de graves violations des droits humains, notamment des exécutions extrajudiciaires, des disparitions forcées, des actes de torture, des violences sexuelles, des arrestations arbitraires et des destructions de biens et d’habitations. Dans l’Extrême-Nord, les violences liées à Boko Haram continuent également d’affecter les populations civiles. Des abus sont régulièrement rapportés dans le cadre des opérations menées contre les groupes armés.
À l’échelle nationale, les libertés publiques demeurent soumises à des restrictions, notamment pour les acteurs de l’opposition politique et de la société civile. Les défenseurs des droits humains, les opposants politiques et les journalistes sont régulièrement confrontés à des restrictions de leurs activités, à des intimidations et à des poursuites judiciaires iniques.
De nombreux prisonniers politiques et d’opinion
Le Cameroun détient depuis de nombreuses années des personnes condamnées ou poursuivies pour des infractions liées à l’expression d’opinions critiques ou à leur engagement au sein de partis d’opposition ou de la société civile. Parmi elles figurent notamment des militants anglophones de mouvements indépendantistes arrêtés depuis le début de la crise en 2016, des militants du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) arrêtés dans le contexte de la présidentielle de 2018, ainsi que des militants du candidat Issa Tchiroma Bakary arrêtés dans le contexte de la présidentielle de 2025. Ces personnes sont régulièrement poursuivies ou condamnées pour des infractions d’« atteinte à la sûreté de l’État, insurrection, terrorisme ». Le recours à la justice militaire pour juger des civils, en particulier dans des affaires à caractère politique, demeure une source de préoccupation majeure au regard des garanties relatives au procès équitable. La loi n° 2014/028 du 23 décembre 2014 relative à la répression des actes de terrorisme constitue un élément central de ce dispositif judiciaire. Son application à l’encontre de personnes poursuivies dans des contextes politiques ou en raison de leurs activités militantes fait régulièrement l’objet de critiques de la part d’organisations de défense des droits humains.
Le SED, une prison inhumaine
Le Secrétariat d’État à la Défense (SED), situé à Yaoundé, est un camp militaire relevant du ministère délégué à la Présidence chargé de la Défense. Il abrite plusieurs services de sécurité, dont la gendarmerie nationale, et possède une unité d’enquête judiciaire dotée de cellules de garde à vue. Sa fonction de « prison secondaire de Yaoundé » n’a été officialisé qu’en mai 2012. La grande majorité des personnes emprisonnées au SED sont considérées comme « sensibles » par le pouvoir car détenant possiblement des secrets d’État. Ces personnes, souvent des anciens membres du gouvernement, sont maintenues à l’isolement, surveillés et écoutés, jour et nuit. Depuis plusieurs années, le SED est également utilisé comme lieu de détention provisoire, pour des personnes accusées d’atteinte à la sûreté de l’État, de terrorisme ou d’autres infractions sensibles. Les cellules des condamnés sont, pour certaines, attenantes aux cellules où sont interrogés et torturés les personnes en détention provisoire. Les condamnés entendent les souffrances des suppliciés, les exposant à une vulnérabilité constante face à la terreur. Plusieurs témoignages et rapports publics d’ONG ont documenté, ces dernières années, des conditions de détention extrêmement préoccupantes au sein du SED dont un usage routinier de la torture.