Maximilienne Ngo Mbe, directrice exécutive du Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (REDHAC), fait l’objet d’un harcèlement judiciaire persistant. Alors que son procès semblait toucher à sa fin au début de l’année 2026, la réouverture des débats à la demande des autorités camerounaises a prolongé une procédure déjà abusive. Son cas illustre les pressions croissantes exercées contre la société civile indépendante au Cameroun et la criminalisation du travail légitime des défenseurs des droits humains.
Une procédure judiciaire interminable contre une défenseure des droits humains
Le 6 décembre 2024, les autorités camerounaises ont procédé à la fermeture et à la mise sous scellés des locaux du Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (REDHAC), à Douala. Quelques jours plus tard, des poursuites ont été engagées contre sa directrice exécutive, Maximilienne Ngo Mbe. La défenseure, connue pour être l’une des principales voix médiatiques de la défense des droits humains au Cameroun et en Afrique centrale, est poursuivie pour « bris de scellés », « rébellion simple », « résistance collective » et d’autres infractions connexes. Son procès s’est ouvert le 7 avril 2025 devant le tribunal de première instance de Douala-Bonanjo.
Depuis lors, les audiences se sont multipliées sans qu’aucune décision définitive ne soit rendue. La procédure en cours a déjà été marquée par de nombreux reports et par l’absence répétée de la partie civile, à savoir le préfet du département du Wouri ou ses représentants, au nom de l’État camerounais. Le 2 février 2026, lors de la sixième audience, le ministère public a présenté près de soixante documents destinés à étayer les accusations portées contre Maximilienne Ngo Mbe. La défense a contesté leur recevabilité et le tribunal a finalement écarté environ cinquante de ces pièces. Malgré cet important revers pour l’accusation, le ministère public a obtenu un nouveau renvoi afin de rechercher des éléments supplémentaires à charge.
Parallèlement, le 17 septembre 2025, le Tribunal administratif du Littoral a ordonné la levée des scellés apposés sur les locaux du REDHAC. Les locaux du REDHAC ont rouvert en octobre 2025. Un certificat de non-appel a été délivré le 24 février 2026, consacrant juridiquement la fin de la mesure de fermeture administrative.
Lors de l’audience du 2 mars 2026, l’accusation et la défense ont achevé la présentation de leurs arguments. Les avocats de Maximilienne Ngo Mbe ont souligné les nombreuses irrégularités ayant entaché la procédure depuis son ouverture et demandé son acquittement. Ils ont notamment rappelé que la fermeture des bureaux du REDHAC et la mise sous scellés des locaux ne reposaient sur aucune base légale claire, l’arrêté de suspension de l’organisation ne prévoyant pas explicitement une telle mesure. À l’issue de l’audience, l’affaire a été mise en délibéré.
Alors qu’une décision était attendue, le 6 avril 2026, le tribunal a accepté de rouvrir les débats. Lors de cette huitième audience, un représentant du préfet du Wouri (le sous-préfet de Douala 1er) s’est présenté pour la première fois depuis le début du procès. En l’absence de Maximilienne Ngo Mbe, empêchée pour raisons médicales, il a demandé la réouverture du dossier afin de présenter de nouveaux témoignages et éléments de preuve. Bien que la défense ait dénoncé une manœuvre destinée à prolonger artificiellement la procédure, le tribunal a accepté la demande de la partie civile au nom de la « recherche de la vérité ». Le 4 mai 2026, les débats ont donc repris avec l’audition du sous-préfet de Douala 1er en qualité de représentant de la partie civile. Au cours de son témoignage, celui-ci a explicitement déclaré que Maximilienne Ngo Mbe ne se trouvait pas sur les lieux le jour où les scellés auraient été brisés, fragilisant considérablement l’accusation principale retenue contre la défenseure. À la suite de l’audience suivante du 1er juin 2026 et d’un nouvel interrogatoire du sous-préfet de Douala 1, le ministère public a demandé un délai d’un mois pour préparer ses conclusions finales. Le tribunal a ajourné l’affaire au 6 juillet 2026.
Une criminalisation du travail de défense des droits humains
Maximilienne Ngo Mbe dirige le REDHAC depuis 2010. Le réseau rassemble plusieurs centaines de défenseurs des droits humains, journalistes et avocats dans huit pays d’Afrique centrale. Depuis de nombreuses années, sous son impulsion, le REDHAC documente les violations des droits humains commises dans la région, notamment dans les régions anglophones du Cameroun, et soutient les défenseurs exposés à des menaces et à des représailles.
Maximilienne Ngo Mbe a déjà été la cible de campagnes de diffamation, de menaces et d’actes d’intimidations. Son engagement en faveur des victimes de violations des droits humains dans les régions anglophones du Cameroun ainsi que son soutien aux droits des personnes LGBTQI+ l’ont régulièrement exposée à des attaques et à des campagnes de dénigrement.
Les poursuites engagées contre elle s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à réduire l’espace civique et à affaiblir les organisations indépendantes de défense des droits humains au Cameroun. Aujourd’hui, les autorités camerounaises cherchent à prolonger délibérément la procédure afin de maintenir Maximilienne Ngo Mbe dans une situation d’insécurité juridique permanente et de l’empêcher de mener sereinement ses activités de défense des droits humains.
Le REDHAC et Maximilienne Ngo Mbe soutenus par l’ACAT-France et la Fondation ACAT
Il convient de rappeler que le REDHAC a fait l’objet d’une nouvelle reconnaissance internationale en 2025, avec l’attribution du Prix Engel-du Tertre des droits humains par la Fondation ACAT pour la dignité humaine, pour son rôle central dans la protection des défenseurs des droits humains en Afrique centrale.
Pour l’ACAT-France, les accusations retenues contre Maximilienne Ngo Mbe sont directement liées à ses activités légitimes et pacifiques de défense des droits humains. La multiplication des audiences, les reports successifs en début de procédure, l’absence prolongée de la partie civile, la réouverture inattendue des débats alors que le dossier était en délibéré et les nombreuses irrégularités relevées tout au long de la procédure témoignent d’un détournement de la justice à des fins d’intimidation. L’ACAT-France appelle les autorités camerounaises à mettre un terme à toute forme de harcèlement judiciaire et administratif à l’encontre de Maximilienne Ngo Mbe et à garantir aux défenseurs des droits humains un environnement sûr leur permettant d’exercer librement leurs activités conformément aux engagements internationaux du Cameroun.
Contexte
Une restriction croissante de l’espace civique au Cameroun
Depuis plusieurs années, les organisations de la société civile camerounaise dénoncent une multiplication des mesures de restriction visant les défenseurs des droits humains, les journalistes et les acteurs de la société civile. Les autorités camerounaises ont régulièrement recours à des procédures administratives et judiciaires pour limiter les activités d’organisations critiques ou indépendantes. Les défenseurs engagés sur des questions sensibles, notamment les violations commises dans les régions anglophones ou les droits des minorités, sont particulièrement exposés aux intimidations et aux représailles.
Le REDHAC dans le viseur des autorités
La fermeture des locaux du REDHAC en décembre 2024 a marqué une nouvelle étape dans les tensions entre les autorités camerounaises et l’organisation. L’impossibilité d’accéder à ses bureaux et à ses archives a considérablement entravé son fonctionnement et compliqué la préparation de sa défense devant les tribunaux. Malgré ces obstacles, le REDHAC a poursuivi son travail de documentation, de protection et de plaidoyer en faveur des défenseurs des droits humains en Afrique centrale, jusqu’à la réouverture effective de ses locaux en octobre 2025.
Défendre les défenseurs des droits humains
La Déclaration des Nations unies sur les défenseurs des droits de l’homme reconnaît le droit de toute personne à promouvoir et protéger les droits humains sans crainte de représailles. En tant qu’État partie à plusieurs instruments internationaux et régionaux de protection des droits humains, le Cameroun a l’obligation de garantir que les défenseurs puissent mener leurs activités librement et en toute sécurité. La poursuite du harcèlement judiciaire contre Maximilienne Ngo Mbe envoie un signal inquiétant à l’ensemble de la société civile camerounaise et risque de renforcer le climat de peur et d’autocensure déjà observé dans le pays.