Entretien – Le Soudan est déchiré depuis trois ans par une guerre civile sanglante qui a plongé le pays dans l’une des pires crises humanitaires modernes. Cette lutte de pouvoir entre deux généraux est alimentée par des rivalités géostratégiques régionales et des intérêts économiques internationaux, dont ceux de la France, comme le rappelle Clément Boursin, responsable de programme et plaidoyer Afrique à l’ACAT-France.
ACAT-France : Comment le conflit soudanais s’est-il déclenché ?
Clément Boursin : Le conflit actuel trouve ses racines dans la transition politique avortée qui a suivi la chute de l’autocrate Omar el-Béchir en 2019. Après des mois de mobilisation populaire en faveur d’un pouvoir civil, l’armée soudanaise a sacrifié le président en place afin de conserver la main sur la transition qui était espérée par les Soudanais. En octobre 2021, deux figures militaires, Abdel Fattah al-Burhan, militaire de haut-rang de l’armée soudanaise, et Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », chef des Forces de soutien rapide (FSR), ont mené un coup d’État pour écarter définitivement les aspirations populaires à l’instauration d’un pouvoir civil au Soudan. Mais cette alliance était fragile. Les tensions se sont rapidement cristallisées autour de l’intégration des FSR dans l’armée nationale et du contrôle de ressources stratégiques, notamment l’or du Darfour dont les FSR avaient la mainmise. Le 15 avril 2023, ces rivalités ont dégénéré en affrontements armés à Khartoum, marquant le début d’une guerre ouverte entre deux centres de pouvoir militaires cherchant chacun à s’imposer.
ACAT-France : Ce conflit est également alimenté par des rivalités géostratégiques régionales ?
C. B. : Oui, et c’est ce qui rend la situation particulièrement préoccupante. Le conflit soudanais s’est progressivement internationalisé. Deux blocs régionaux se sont constitués : d’un côté, les FSR soutenues par les Émirats arabes unis (EAU) ; de l’autre, l’armée soudanaise appuyée par des puissances comme l’Égypte, l’Arabie saoudite ou encore la Turquie. Ces acteurs fournissent armes, financements et appuis logistiques. Le Soudan est devenu un terrain de compétition stratégique pour le contrôle des ressources, notamment l’or, et pour l’influence sur la mer Rouge, une zone clé du commerce mondial. Cette internationalisation alimente la guerre et complique fortement toute tentative de médiation.
ACAT-France : Quelles sont les conséquences pour les populations civiles ?
C. B. : Elles sont catastrophiques. Le conflit a fait plus de 200 000 morts et provoqué le déplacement de près de 14 millions de personnes. Aujourd’hui, environ 33 millions de Soudanais ont besoin d’une aide humanitaire. Les civils sont les premières victimes de violences systématiques : bombardements indiscriminés, exécutions sommaires, pillages et violences sexuelles. Des centaines de structures de santé ont été attaquées, entraînant l’effondrement du système médical. Dans des régions comme le Darfour, les exactions prennent une dimension encore plus grave, avec des massacres à caractère ethnique pouvant s’apparenter à des crimes contre l’humanité, voire à un génocide. Le siège et la destruction de villes entières, comme El-Geneina en juin 2023 ou El-Fasher en octobre 2025, ont plongé des populations dans des conditions de survie extrêmes, sans accès à la nourriture ni aux soins.
ACAT-France : Pourquoi la communauté internationale, et notamment la France, laisse-t-elle ce conflit s’éterniser ?
C. B. : L’un des principaux obstacles réside dans les intérêts géopolitiques et économiques en jeu. Certains États soutiennent directement ou indirectement les parties au conflit, notamment via des livraisons d’armes, en violation de l’embargo existant au Darfour. La France entretient une relation stratégique étroite avec les Émirats arabes unis (EAU), qui sont accusés de soutenir les FSR. Cette relation repose sur des intérêts économiques majeurs, notamment dans le domaine de l’armement et des investissements, ce qui limite la volonté politique de dénoncer publiquement ces ingérences. Ces dix dernières années, la monarchie du Golfe a été le premier acheteur d’armement français. Plus largement, le conflit souffre d’un manque d’attention internationale dans un contexte mondial déjà saturé par d’autres crises. Cette inaction contribue à une forme d’impunité et à une impasse militaire, dans laquelle aucun camp ne peut l’emporter, au détriment des populations civiles. Aujourd’hui, il est urgent que la communauté internationale fasse respecter l’embargo sur les armes au Darfour, l’étende à l’ensemble du Soudan, cesse tout soutien aux belligérants et engage des efforts sérieux pour un retour à un pouvoir civil, condition indispensable à une paix durable.