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Procès de Roger Lumbala : quand la justice universelle vient briser le silence de l’impunité en RDC.

  • Justice et impunité
  • Torture
Photo | Facebook de Roger Lumbala

Le lundi 15 décembre 2025, Roger Lumbala, ancien chef de guerre congolais a été condamné à 30 ans de réclusion criminelle à Paris pour « complicité de crimes contre l’humanité », plus de 20 ans après les faits qui lui sont reprochés. L’ACAT-France salue un procès historique qui met en lumière le rôle crucial que peut jouer la compétence universelle lorsque les mécanismes nationaux de justice font défaut.   

Roger Lumbala, itinéraire d’un chef de guerre rattrapé par la justice française

Le parcours de Roger Lumbala illustre de manière emblématique les conflits armés qui ont ravagé la République démocratique du Congo (RDC) entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, ainsi que les compromis politiques qui ont durablement enraciné, sous couvert d’accords de paix, l’impunité des principaux responsables de crimes relevant du droit international et la continuité des violences et des conflits dans l’est de la RDC jusqu’à aujourd’hui.

Ancien militant de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), opposé à la dictature de Mobutu, Roger Lumbala s’exile en France dans les années 1980 et y obtient l’asile politique. De retour dans son pays après la prise de pouvoir de Laurent-Désiré Kabila en 1997, il se heurte à l’impossibilité d’intégrer le nouveau régime avec un poste de prestige et bascule dans la rébellion lors du déclenchement de la seconde guerre du Congo en 1998. Roger Lumbala participe à la création du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD), puis fonde sa propre faction, le RCD-National (RCD-N), implantée dans le nord-est de la RDC, avec le soutien de l’Ouganda. Alliée au Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba et à l’Union des patriotes congolais (UPC) de Thomas Lubanga, sa milice est impliquée dans l’opération « Effacer le tableau » lancée à l’automne 2002 dans l’objectif de prendre le contrôle de territoires dans le Nord-Kivu et l’Ituri et de leurs ressources naturelles. Cette campagne militaire, menée notamment dans la région de Mambasa, donne lieu à des crimes d’une extrême gravité : exécutions sommaires, viols, esclavage sexuel, travaux forcés, pillages et violences ciblant particulièrement les populations Nande et les peuples autochtones Bambuti, considérés comme proches de leurs adversaires du Rassemblement Congolais pour la Démocratie /Kisangani – Mouvement de Libération (RCD-K/ML) dirigé par un chef de guerre Nande.

Le Rapport Mapping du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH), documente au moins 173 exécutions en quelques semaines, et fait état d’actes de cannibalisme et de nombreuses violences sexuelles :

« Entre le 12 et le 29 octobre 2002, des éléments de l’ALC et du RCD-N participant à l’opération « Effacer le tableau » ont tué au moins 173 civils nande et pygmées à Mambasa et dans les villages situés le long de l’axe Mambasa-Beni, notamment à Teturi, Mwemba et Byakato, dans le territoire de Mambasa. Les militaires ont également perpétré des actes de cannibalisme, mutilé un nombre indéterminé de civils, violé un grand nombre de femmes et d’enfants et commis des pillages généralisés. Les victimes ont été tuées sur la seule base de leur appartenance ethnique, les Nande et les Pygmées étant accusés de soutenir le RCD-ML » (page 235 du Rapport Mapping).

« Quelque 70 viols ont été commis lors de la prise et de l’occupation de la ville de Mambasa et des villages environnants. Au nom de superstition et de croyances rituelles abjectes, les femmes pygmées ont été violées, assassinées, éventrées, parfois même mangées » (page 321 du Rapport Mapping).

Malgré les éléments accablants réunis dès 2003 par les Nations unies et les associations Human Rights Watch (HRW) et Minority Rights Group (MRG), avec leurs rapports « Ituri : couvert de sang » et « Effacer le tableau », Roger Lumbala bénéficie des accords de paix et du processus de transition. Il devient ministre du Commerce extérieur (2003-2004), puis parlementaire, illustrant l’intégration politique d’anciens chefs rebelles au nom du principe de la stabilité, au détriment de la justice et de la reddition des comptes pour les crimes les plus graves commis durant la guerre.

Ce n’est qu’après son retour en France, à la suite de son soutien à la rébellion du M23 en 2012, qui l’oblige une nouvelle fois à fuir son pays, que la justice française se saisit du dossier. À la suite d’un signalement de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), une enquête pour crimes contre l’humanité est ouverte en 2016. Arrêté à Paris en décembre 2020, Roger Lumbala est jugé devant la cour d’assises de Paris à partir de novembre 2025, sur le fondement de la compétence universelle. Le procès, marqué par le boycott de l’accusé et l’absence de coopération des autorités congolaises (impossibilité d’entendre des responsables clés comme Jean-Pierre Bemba ou le général Constant Ndima) donne une place centrale aux témoignages de plus de soixante victimes. Le 15 décembre 2025, Roger Lumbala est condamné à trente ans de réclusion criminelle pour complicité de crimes contre l’humanité.

Le silence des autorités congolaises, révélateur d’une impunité structurelle

La condamnation de Roger Lumbala pour complicité de « crimes contre l’humanité » représente un événement judiciaire significatif. Elle est cruciale non seulement pour les victimes des crimes commis en RDC entre 2002 et 2003, mais également dans la lutte contre l’impunité des responsables de crimes de masse au niveau international. Ce verdict, prononcé par une juridiction européenne pour des actes survenus il y a plus de vingt ans, souligne les lacunes persistantes de la justice congolaise et des pays voisins impliqués dans les conflits en RDC de 1996 à 2003. Il met en avant le rôle essentiel de la compétence universelle lorsque les mécanismes nationaux échouent. Au-delà du cas de Lumbala, une question fondamentale émerge : comment rendre justice aux centaines de milliers de victimes des violences entre 1993 et 2003, période documentée par le Rapport Mapping dont les auteurs congolais et étrangers restent impunis à ce jour ?

Un enseignement majeur du procès Lumbala réside dans le silence des autorités congolaises, malgré leurs discours sur la lutte contre l’impunité. À aucun moment, la RDC n’a coopéré avec la justice française ni soutenu les victimes, se contentant de demander, tardivement, que le procès se déroule sur son sol pour en contrôler le déroulement. Aucune initiative n’a suivi la condamnation de Lumbala, qu’il s’agisse de félicitations à la justice française, de reconnaissance des crimes de l’opération « Effacer le tableau », ou d’engagement de poursuites contre d’autres responsables mentionnés dans la procédure. Ce silence témoigne d’une impunité profondément ancrée dans le système politique congolais actuel. Les crimes commis entre 1993 et 2003 touchent à des équilibres politiques et militaires délicats, impliquant d’anciens chefs rebelles intégrés à l’État et des responsabilités régionales partagées. Dans le contexte de conflit avec le Rwanda, engager des poursuites contre des figures telles que Constant Ndima ou Jean-Pierre Bemba menacerait l’équilibre politique basé sur des compromis et sur l’absence de reddition de comptes. Ainsi, toute perspective de justice pour les crimes de l’opération « Effacer le tableau » semble hautement improbable en RDC, sauf en cas de changements politiques majeurs. Cela soulève des questions sur l’indépendance et l’impartialité de la justice, notamment à la lumière de la récente condamnation à mort de Joseph Kabila, qui n’a jamais été jugé pour des exactions documentées durant sa présidence.

Une indifférence régionale lourde de sens

Le procès de Roger Lumbala n’a guère suscité de réactions dans les pays voisins de la RDC, pourtant directement impliqués dans les conflits de la région des Grands Lacs. Au Rwanda voisin en particulier, ce verdict est resté largement absent du débat public. Cette indifférence apparente s’explique en partie par la crainte que de telles procédures ne conduisent à une remise en cause plus large des responsabilités régionales dans les crimes commis sur le sol congolais. La présence sur le territoire de certains pays voisins de la RDC de figures congolaises accusées de crimes de guerre, comme Laurent Nkunda au Rwanda ou Sultani Makenga un temps en Ouganda, illustre la persistance de zones de non-droit judiciaire. Le procès Roger Lumbala rappelle que l’impunité n’est pas seulement congolaise, mais régionale, et que l’absence de justice dans la région des Grands Lacs alimente durablement l’instabilité et la méfiance entre les peuples.

Le Rapport Mapping et l’enjeu d’un avenir fondé sur la responsabilité

Publié en octobre 2010, le Rapport Mapping des Nations unies reste une référence majeure sur les violations graves commises en RDC entre 1993 et 2003. En documentant plus de six cents incidents impliquant des acteurs nationaux et étrangers, il établit la systématicité des crimes et l’ampleur des responsabilités. Quinze ans plus tard, ses recommandations fondamentales demeurent pourtant largement inappliquées : l’absence de juridictions spécialisées, la faiblesse des poursuites et le défaut de réparations témoignent d’une justice toujours défaillante en RDC et dans les pays impliqués dans les deux guerres majeures du Congo. Dans ce contexte, le procès de Roger Lumbala apparaît comme une exception. Si cette procédure judiciaire à l’encontre d’un chef de guerre congolais a pu aboutir en France, c’est grâce à l’engagement constant de la société civile, en l’occurrence à TRIAL International, la Clooney Foundation for Justice (CFJ), Minority Rights Group (MRG), Justice Plus et PAP-RDC, qui ont documenté les exactions passées et permis aux victimes et témoins de venir apporter leurs témoignages devant la justice française. Depuis plus d’une décennie, l’ACAT-France et d’autres acteurs contribuent à maintenir les crimes documentés par le Rapport Mapping au cœur du débat public, par le plaidoyer, le soutien aux victimes et la sensibilisation des autorités. Le récent procès de Roger Lumbala, que l’ACAT-France a suivi de près, rappelle que les avancées en matière de justice internationale reposent avant tout sur la persévérance de celles et ceux qui refusent l’oubli. La condamnation de Roger Lumbala ne saurait toutefois constituer une fin en soi. Elle rappelle l’urgence du droit à la vérité, à la justice et à la réparation pour les victimes des crimes commis en RDC et, plus largement, dans la région des Grands Lacs. Tant que les responsabilités des principaux acteurs politiques et militaires ne seront pas reconnues et que des poursuites crédibles n’auront pas lieu, les violences du passé continueront d’alimenter les conflits présents. Malgré ses limites, la compétence universelle demeure aujourd’hui l’un des rares outils capables de rompre le cycle de l’impunité et de rappeler que la justice, même tardive, reste indispensable pour, à termes, réconcilier les populations endeuillées et parvenir à une paix durable dans la région des Grands Lacs.

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