Depuis plusieurs mois, la Guinée est confrontée à une recrudescence inquiétante d’enlèvements visant des proches de personnalités perçues comme critiques de la junte militaire au pouvoir. Parmi les cas les plus emblématiques figurent l’enlèvement de quatre proches du chanteur engagé Elie Kamano, en exil, et celui du père du journaliste Mamoudou Babila Keita, également en exil.
Coercition d’État : Une arme de pression redoutable
- Enlèvement de proches de l’artiste Élie Kamano : un acte de terreur
Dans la nuit du 15 au 16 novembre 2025, plusieurs membres de la famille de l’artiste et opposant guinéen Élie Kamano, actuellement en exil en France, ont été enlevés à leur domicile situé dans la commune de Matoto, en banlieue de Conakry, par des hommes armés et encagoulés. Selon les témoignages recueillis et les déclarations publiques de l’artiste, des individus en civil, lourdement armés, sont arrivés vers 4 heures du matin à bord de deux pick-up, selon un mode opératoire décrit comme quasi – militaire. Ils ont pénétré de force dans la maison familiale et enlevé cinq personnes : deux fils d’Élie Kamano, Saa Faoulan et Robert, âgés respectivement de 14 et 16 ans, un neveu, Antoine Sandouno, âgé de 16 ans, un cousin adulte, Fomba Kamano, identifié comme gendarme, ainsi qu’un autre neveu, âgé de 7 ans, qui a été relâché deux heures plus tard.
Dans plusieurs vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, Élie Kamano a directement mis en cause les autorités guinéennes, accusant le président de la Transition, le général Mamadi Doumbouya (aujourd’hui élu président de la République à l’issue du scrutin du 28 décembre 2025) d’être responsable de ces enlèvements. Il estime que ces actes constituent des représailles contre ses prises de position politiques critiquant ouvertement la gouvernance du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD), à savoir la junte militaire. Figure très suivie sur les réseaux sociaux, Élie Kamano, proche des juntes militaires au Sahel, est devenu l’une des voix les plus virulantes de la contestation du régime militaire en Guinée, ce qui, selon ses avocats, pourrait expliquer le ciblage de ses proches. Élie Kamano vit en exil en France depuis plus d’un an, tandis que sa famille vit en Guinée.
Le 20 novembre 2025, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) a exprimé sa vive inquiétude face à ce qu’il qualifie de « disparitions forcées présumées », soulignant la gravité particulière du fait que des mineurs figurent parmi les victimes. Il a exhorté les autorités guinéennes à assurer leur retour immédiat et en sécurité, à mener une enquête rapide, approfondie et impartiale, et à traduire les responsables en justice. Le lendemain, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) a exprimé sa profonde préoccupation, évoquant des informations crédibles faisant état de l’enlèvement de plusieurs membres de la famille de l’artiste en exil.
Le 21 novembre 2025, depuis Paris, Élie Kamano et ses avocats ont saisi officiellement le Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées, afin d’obtenir des informations sur le sort des quatre personnes enlevées et de faire pression sur les autorités guinéennes pour l’ouverture d’une enquête effective.
En Guinée, aucune communication publique claire et transparente n’a été faite par les autorités, ces deux derniers mois, sur l’état d’avancement de l’enquête ouverte sur cette affaire d’enlèvements. Les quatre personnes enlevées demeurent, à ce jour, portées disparues, sans information officielle sur leur lieu de détention ni sur leur état de santé. Aucune arrestation, audition officielle ou mesure de protection des familles n’a été rendue publique, ce qui alimente les soupçons d’entrave à la manifestation de la vérité.
En juillet 2025, Élie Kamano avait affirmé avoir échappé à une tentative d’enlèvement alors qu’il était de passage à Dakar, au Sénégal.
- Enlèvement d’Elhadj Adama Keita, : une attaque ciblée contre la liberté de la presse
Elhadj Adama Keita, commerçant de 75 ans et père du journaliste guinéen en exil Mamoudou Babila Keita, a été enlevé à son domicile de Nzérékoré, dans la région forestière, à l’aube du 29 septembre 2025, par des individus non identifiés. Selon les témoignages de la famille, des hommes armés et cagoulés ont fait irruption dans la concession familiale alors qu’Elhadj Adama Keita effectuait ses ablutions en vue de la prière de l’aube. Il a été saisi de force et embarqué dans un véhicule de typeToyota Prado, avant que les ravisseurs ne prennent la fuite. La veille de l’enlèvement, des individus suspects avaient été aperçus aux abords du domicile familial, cherchant à localiser « la famille de Babila Keita ». Depuis son exil, Mamoudou Babila Keita a rapidement rendu public l’enlèvement de son père à travers une vidéo et plusieurs messages sur les réseaux sociaux. Il a affirmé que cet enlèvement est vraisemblablement lié à son travail journalistique, à ses enquêtes sur la corruption et la mauvaise gouvernance, ainsi qu’à ses prises de position critiques à l’égard des autorités au pouvoir. Il a rappelé que son père n’a aucun lien avec ses activités professionnelles et ne devrait en aucun cas en subir les conséquences. Réputé pour ses enquêtes sensibles, Mamoudou Babila Keita a fui la Guinée en juillet 2024, après avoir échappé à une tentative d’enlèvement à Kankan.
Le 1er octobre 2025, le procureur de la République près le tribunal de première instance de Nzérékoré, Abdoulaye Komah, a annoncé l’ouverture d’une enquête afin d’identifier et d’interpeller les auteurs, co-auteurs et complices de l’enlèvement. À ce jour, aucune information publique n’a été communiquée sur l’avancée de cette enquête, ni sur le sort d’Elhadj Adama Keita. Pour le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), cet enlèvement pourrait constituer une mesure de représailles contre un journaliste en exil.
Silence des autorités guinéennes et intimidation des voix dénonçant les enlèvements
Plusieurs mois après les enlèvements des proches de l’artiste Élie Kamano et du journaliste Mamoudou Babila Keita, aucune information crédible n’a été rendue publique sur l’avancée des enquêtes annoncées par les autorités judiciaires. Aucune piste officielle, aucune arrestation, ni aucun élément permettant de localiser les personnes enlevées n’ont été communiqués, laissant les familles sans nouvelles et dans une angoisse permanente. Cette absence totale de transparence alimente les craintes que ces enlèvements constituent des mesures de représailles visant des voix critiques vivant en exil.
Plutôt que de répondre par la vérité et la justice, les autorités guinéennes ont adopté une posture particulièrement préoccupante. Dans un communiqué publié début décembre 2025, le procureur général près la Cour d’appel de Conakry a averti que toute personne imputant publiquement les enlèvements ou disparitions forcées à l’État ou aux forces de défense et de sécurité s’exposerait à des poursuites pénales pour diffamation, outrage, injure publique ou propagation de fausses nouvelles. Cette criminalisation du discours critique contribue à instaurer un climat de peur et d’autocensure, dissuadant les familles, les journalistes, les militants de la société civile et les défenseurs des droits humains de réclamer vérité et justice. Elle est incompatible avec le droit à la liberté d’expression et avec l’obligation de l’État de mener des enquêtes diligentes, indépendantes et impartiales sur des faits susceptibles de constituer des disparitions forcées.
Contexte
Les enlèvements des proches de l’artiste Élie Kamano et du père du journaliste Mamoudou Babila Keita ne constituent pas des faits isolés. Ils s’inscrivent dans un schéma désormais bien documenté d’enlèvements ciblés et de disparitions forcées en Guinée, utilisés comme un instrument de répression politique visant à réduire au silence les voix critiques du régime militaire, y compris en s’attaquant à leurs familles. Depuis le coup d’État du 5 septembre 2021 et l’arrivée au pouvoir du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD), la situation des droits humains en Guinée s’est progressivement dégradée. Alors que les autorités de transition avaient promis une rupture avec les pratiques autoritaires du passé, les disparitions forcées, que l’on pensait reléguées à une époque révolue, ont refait surface de manière préoccupante, suscitant une préoccupation de plus en plus grande des organisations de défense des droits humains, des médias internationaux et des mécanismes régionaux et onusiens.
Une multiplication d’enlèvements ciblés
Depuis 2022, de nombreux enlèvements ont été signalés à Conakry et en provinces, visant principalement des opposants politiques, des militants de la société civile, des journalistes et, plus récemment, leurs proches lorsqu’ils ne peuvent être ciblés directement. Les modes opératoires sont récurrents : interventions nocturnes, hommes armés parfois cagoulés, absence de mandat, usage de véhicules assimilés aux forces de défense et de sécurité et disparition prolongée sans information officielle. Parmi les cas les plus emblématiques figurent les disparitions d’Oumar Sylla et de Mamadou Billo Bah, figures du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), enlevés en 2024 et toujours portés disparus. Malgré les mobilisations nationales et internationales, leurs familles n’ont obtenu ni vérité ni justice, confirmant que la disparition forcée est redevenue un outil assumé de répression politique. Les journalistes figurent également parmi les cibles privilégiées de cette répression. Les disparitions de Habib Marouane Camara ou de Sanassy Keita, ancien journaliste de la présidence, illustrent la vulnérabilité croissante des professionnels de l’information. L’enlèvement de proches de l’artiste engagé Élie Kamano et du journaliste Mamoudou Babila Keita marque une escalade particulièrement grave, traduisant une volonté de frapper les voix critiques en exil à travers leurs familles restées au pays. Cette pratique, assimilable à une punition collective, constitue une violation manifeste du droit international et rappelle des méthodes propres aux régimes autoritaires. Dorénavant, la stratégie de la peur repose sur l’imprévisibilité de la répression : chacun peut devenir une cible, non seulement pour ses propres prises de position, mais aussi pour celles d’un proche. Ce climat d’insécurité permanente affaiblit les contre-pouvoirs, nourrit l’autocensure et rétrécit considérablement l’espace civique, déjà sévèrement mis à mal depuis le coup d’État de septembre 2021. Au moins deux militants de la société civile enlèvés et portés disparus quelques heures ont été retrouvés vivants à la suite de fortes pressions exercées sur la Junte par ses partenaires internationaux et la société civile : le militant Abdoul Sacko en février 2025 et Maître Mohamed Traoré en juin 2025. Tous deux ont été sèverement torturés.
Une justice silencieuse, voire intimidante
Dans la majorité des cas d’enlèvements rendus publics par les familles, les autorités judiciaires annoncent l’ouverture d’enquêtes « immédiates » ou « approfondies ». Toutefois, ces annonces restent sans suite visible : aucun bilan des enquêtes en cours, aucune mise en cause d’auteurs devant la justice, aucune sanction pénale n’ont été rendus publics. Cette inertie alimente une défiance profonde envers l’appareil judiciaire, perçu comme instrumentalisé ou paralysé par le pouvoir exécutif. Plus préoccupant encore, plusieurs responsables judiciaires et gouvernementaux ont menacé de poursuites pénales les personnes attribuant publiquement ces enlèvements à l’État ou aux forces de défense et de sécurité. Cette stratégie vise à dissuader toute dénonciation, instaurant un climat de peur et d’autocensure incompatible avec le droit à la liberté d’expression et l’obligation d’enquêter sur des crimes graves.
Entre violations graves du droit international et exigence de vérité et de justice
Les disparitions forcées constituent des violations graves et continues des droits humains, prohibées par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, tous deux ratifiés par la Guinée. La responsabilité de l’État est engagée non seulement en cas d’implication directe, mais aussi lorsqu’il n’enquête pas de manière diligente, ou lorsqu’il intimide celles et ceux qui réclament vérité et justice. Fin septembre 2025, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a déclaré avoir connaissance d’au moins dix personnes en Guinée dont le sort demeure inconnu après leur arrestation par les forces de défense et de sécurité, soulignant que ces pratiques semblent être en augmentation. Son bureau a notamment demandé des informations sur le sort d’Oumar Sylla, Mamadou Billo Bah, Saadou Nimaga et le journaliste Habib Marouane Camara.
Tant que ces disparitions forcées resteront sans réponse, la crédibilité des autorités au pouvoir et des institutions judiciaires en Guinée sera profondément remise en cause. Face à cette situation, la mobilisation au niveau international demeure indispensable pour rappeler aux autorités guinéennes et aux partenaires internationaux, dont la France, que les disparitions forcées ne peuvent être tolérées ni banalisées en Guinée.