Les enfants de Julia Chuñil, défenseure mapuche chilienne et figure emblématique de la lutte pour la protection des terres indigènes, disparue depuis le 8 novembre 2024, ont été arbitrairement arrêtés au Chili. Bien qu’ils soient des victimes, ils sont désormais traités comme des coupables. Cette affaire est emblématique de la répression que vivent celles et ceux qui défendent la terre et l’environnement.
Que reproche t-on aux enfants Chuñil?
Le 14 janvier 2026, Pablo San Martín Chuñil, Javier Troncoso Chuñil, Jeannette Troncoso Chuñil et Bermar Flavio Bastías Bastidas ont été arrêtés dans la région de Los Ríos. Pablo, Javier et Jeannette sont les enfants de Julia Chuñil Catricura, dirigeante mapuche et défenseuse de l’environnement. Elle a disparu le 8 novembre 2024 alors qu’elle défendait près de 900 hectares de forêt autochtone à Máfil contre les intérêts des grands propriétaires terriens. Alors que sa disparition est dénoncée au niveau international comme une disparition forcée liée à son engagement contre l’extrativisme et pour le droit à la terrre, l’enquête du parquet s’est pourtant concentrée sur ses enfants et sur son environnement familial. Son fils Javier a été placé en détention provisoire sur la base d’accusations d’homicide non établies, et les autres membres de sa famille ont été placés en assignation à résidence. Cette décision s’inscrit dans une logique de criminalisation de la victime et de ses proches plutôt que dans une recherche de la vérité.
Une criminalisation manifeste
Depuis le début de l’enquête, la famille Chuñil a subi au moins sept perquisitions, parfois menées par des agents lourdement armés. Des fuites provenant du dossier d’enquête alimentent une puissante campagne médiatique contre la famille à chaque anniversaire de la disparition, lorsque des actions de dénonciation sont menées au Chili et au niveau international. Ces pratiques relèvent du harcèlement. Jeanette a par ailleurs subi des actes de torture psychologique en janvier 2025, par un agent qui a tenté de la contraindre à s’auto-incriminer en présence de la procureure. Parallèlement, les interrogatoires menés auprès des voisins se sont concentrés sur l’existence supposée de conflits familiaux, cherchant à construire un mobile interne, tandis que le parquet occulte délibérément le rôle de Julia Chuñil en tant que défenseuse de l’environnement. Une stratégie plus largement répressive se poursuit : deux manifestants ont été placés en détention provisoire et des opérations policières ont ciblé des foyers d’étudiants mapuches, confirmant la volonté d’éteindre tout mouvement de solidarité.
Une enquête entachée d’irrégularités
L’enquête est marquée par de graves dysfonctionnements : quatre procureurs remplacés en moins d’un an, accès refusé au dossier pour la défense, partialité connue de certains procureurs à l’encontre des mapuches et fuites sélectives d’informations dans les médias. Cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large de répression. En octobre 2025, la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH), avait pourtant accordé des mesures de protection en faveur de la famille Chuñil. Le Comité de soutien à la mise en œuvre de l’Accord d’Escazú (traité international visant à garantir des droits environnementaux en Amérique latine et dans les caraïbes) avait reconnu l’urgence de protéger ses proches et avait activé le mécanisme d’intervention rapide. Malgré cela, les arrestations de Pablo, Javier, Jeannette et Bermar ont eu lieu quelques heures avant que la famille ne présente son dossier devant le Comité Escazú pour dénoncer le non-respect des obligations de l’État chilien.
Contexte
Depuis 2023, 82 violations des droits humains visant 47 défenseurs de l’environnement ont été recensées au Chili. En Amérique latine, plus de 2 253 militantes ont été tuées ou ont disparu de force depuis 2012.
L’arrestation des enfants et des proches de Julia Chuñil, au lieu du principal suspect identifié par la famille et par des organisations de défense des droits humains, constitue un renversement inacceptable de la justice. Les victimes sont transformées en accusés, tandis que les véritables responsables restent impunis.
Le cas de Julia Chuñil n’est pas isolé : il est emblématique de la répression visant les défenseurs autochtones de l’environnement en Amérique latine. Expropriés au XIXᵉ siècle lors de la colonisation menée par l’État chilien dans le sud du pays, les Mapuche, dont la culture et le mode de vie sont profondément liés à leur territoire, revendiquent aujourd’hui leurs droits fonciers pour protéger ces terres des projets d’exploitation qui les menacent.
« Le mode de vie des Mapuche diffère complètement de la vision des occidentaux », explique Charles Barthou, directeur de la Commission Éthique contre la Torture (CECT), fondation chilienne de défense des droits humains. « Les Mapuche n’ont pas de vision capitaliste de la terre et ne désirent pas l’exploiter : ils veulent y vivre en harmonie avec la nature. »
Les entreprises ou groupes criminels qui convoitent les terres ancestrales des Mapuche menacent la communauté et n’hésitent pas à employer la violence en assassinant ou en enlevant certains de ses membres.
La pratique de la disparition forcée, très répandue lors de la dictature militaire de Pinochet, perdure aujourd’hui. Elle est utilisée par les entreprises ou groupes criminels pour la terreur qu’elle inflige aux proches de la victime et comme outil de dissuasion contre les mobilisations collectives.
Appel à mobilisation
L’ACAT-France s’est déjà mobilisée à plusieurs reprises pour la libération de Julia Chuñil. Elle a aussi signé un partenariat pour protéger les défenseur(e)s autochtones de l’environnement au Chili, à travers une convention visant à renforcer les actions juridiques et l’interpellation politique sur les violences subies par les défenseurs autochtones de l’environnement au Chili.
L’ACAT réaffirme sa solidarité avec la famille Chuñil et avec toutes celles et ceux qui risquent leur vie pour défendre la terre et les biens communs. Criminaliser les défenseur(e)s de la terre est un crime contre l’humanité et contre la planète. Nous exhortons l’État chilien à ouvrir une enquête impartiale, transparente et efficace sur la disparition de Julia Chuñil, axée sur le principal suspect identifié. Nous demandons également à l’État de se conformer aux décisions de la CIDH et du Comité Escazú, et de protéger les enfants et les proches de Julia Chuñil, plutôt que de les criminaliser.
Justice pour Julia Chuñil ! Liberté pour Pablo, Javier, Jeannette et Bermar !