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Cameroun anglophone. Une guerre passée sous silence

Depuis plus de cinq ans, les régions anglophones du nord-ouest et du sud-ouest du Cameroun connaissent une crise politique et sécuritaire majeure qui a fait plus de 6 000 morts. En dépit de la féroce répression des autorités, le reste du monde fait comme si de rien n’était, à commencer par la France, qui préfère parler de « troubles socio-économiques » afin de ménager Paul Biya.
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Paul Biya et Emmanuel Macron, lors de la sixième conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial de lutte contre le sida, le 10 octobre 2019. © Photo Présidence de la République française
Le 19 / 07 / 2022

Lire l'article sur le site d'Afrique XXI.

Depuis plus de cinq ans, les régions anglophones du nord-ouest et du sud-ouest du Cameroun connaissent une crise politique et sécuritaire majeure qui a fait plus de 6 000 morts. En dépit de la féroce répression des autorités, le reste du monde fait comme si de rien n’était, à commencer par la France, qui préfère parler de « troubles socio-économiques » afin de ménager Paul Biya. 

Par Clément Boursin, responsable Programmes et plaidoyer Afrique de l'ACAT-France. Lire la partie 1.

Depuis plus de cinq ans, les provinces du nord-ouest et du sud-ouest du Cameroun (NOSO) sont en proie à une grave crise politique et sécuritaire qui s’est transformée en un véritable conflit armé entre d’un côté des groupes séparatistes, dits Ambazoniens, qui prônent l’indépendance des deux régions anglophones, et de l’autre les forces de défense et de sécurité (FDS) camerounaises, qui assurent restaurer la paix et la sécurité dans cette partie du territoire qui abrite environ 20 % de la population totale du pays.

Très peu de médias s’intéressent à cette crise qui demeurait, en juin 2022, l’une des plus négligées au monde. Alors que le conflit s’enlise sans réelle perspective de négociations entre les belligérants et que de graves violations des droits humains sont commises par toutes les parties, la communauté internationale semble une fois de plus détourner le regard.

Après le décès de six militaires tués par des séparatistes présumés dans la région du Sud-Ouest, Paul Biya, le président camerounais, déclarait le 30 novembre 2017 : « Je pense que les choses sont désormais parfaitement claires pour tout le monde. Le Cameroun est victime des attaques à répétition d’une bande de terroristes se réclamant d’un mouvement sécessionniste. Face à ces actes d’agression […] toutes les dispositions sont prises pour mettre hors d’état de nuire ces criminels et faire en sorte que la paix et la sécurité soient sauvegardées sur toute l’étendue du territoire. » Depuis, les FDS camerounaises multiplient les exactions sur le terrain.

Au cours des années suivantes, toutes les parties au conflit ont commis de graves violations des droits humains à l’encontre de leurs ennemis ou supposés ennemis au sein des populations civiles. Les autorités camerounaises n’ont plus respecté l’État de droit : l’espace civique a été fortement restreint, avec des libertés d’association et d’expression régulièrement bafouées. De nombreuses personnes soupçonnées de liens avec les séparatistes armés ont été arrêtées, détenues au secret et torturées[1]. Certaines sont mortes sous la torture, d’autres sont toujours portées disparues. Des détenus ont été libérés à la suite de mesures d’amnistie, tandis que d’autres croupissent en prison après avoir été jugés lors de procédures iniques devant des instances militaires – des procès comportant de graves vices de fond et de procédure, au cours desquels la présomption d’innocence, le droit à une défense adéquate et l’indépendance du pouvoir judiciaire ont été gravement mis à mal.

Un huis clos imposé par les autorités

Désormais, les violences sont récurrentes. Mi-avril 2022, une embuscade menée par un groupe séparatiste à proximité de Bamenda a coûté la vie à quatre personnes. Fin avril, une incursion militaire dans le village de Guzang a fait huit morts. Début mai, quatre militaires ont été tués au cours de deux attaques, dans les départements du Lebialem et du Bui. Le 1er juin, quatre militaires ont tué neuf villageois dans le village de Missong. Le 8 juin, l’hôpital de district de Mamfe a été détruit par le feu...

Cette guerre se déroule sans témoins internationaux. Quelques violations des droits humains ont été documentées[2] mais la plupart ne le sont vraisemblablement pas. Et pour cause : les autorités camerounaises restreignent l’accès au NOSO aux journalistes, aux ONG et aux observateurs internationaux, détournant de facto l’attention internationale.

Les rares organisations humanitaires présentes dans ces deux régions sont régulièrement soumises au harcèlement des belligérants. Médecins sans frontières (MSF) a été contrainte de suspendre ses activités à cause des autorités camerounaises[3]. Pour le pouvoir, la présence d’humanitaires sur le terrain est un problème, car ce sont de potentiels témoins. Médecins sans frontières a par exemple soigné de nombreuses personnes blessées par balles, notamment après l’attaque perpétrée par l’armée camerounaise sur le village de Mautu[4]. L’ONG Danish Refugee Council (DRC) a elle aussi fait l’objet de harcèlement de la part des autorités camerounaises.

Diverses instances internationales et des personnalités de premier plan, parmi lesquelles António Guterres, le secrétaire général des Nations unies, font ponctuellement part de leurs inquiétudes à propos de la situation des droits humains. Mais cela ne va généralement pas au-delà des simples postures. Cette relative apathie illustre le désintérêt des puissances mondiales quant à ce conflit qui a pourtant fait plus de 6 000 morts en cinq ans.

L’UA et l’ONU amorphes

Pour l’instant, l’Union africaine (UA) a échoué à en débattre au sein de ses instances. La plupart des chefs d’État du continent considèrent que cette crise relève des affaires internes au Cameroun et mettent en avant le sacro-saint « respect de la souveraineté des États », une notion chère à de nombreux présidents en proie eux aussi à des conflits internes. L’UA s’est contentée d’encourager les parties prenantes à cesser leurs hostilités et à trouver une solution politique négociée. En tant que membre du Conseil pour la paix et la sécurité (CPS), le Cameroun a tout fait pour que la crise du NOSO ne figure pas à l’ordre du jour de cette instance. Depuis mai 2022, Yaoundé préside le CPS. Une position stratégique qui lui permet de mettre en avant le fait qu’elle mène dans le NOSO une « lutte contre le terrorisme ».

Depuis 2018, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) a adopté quatre résolutions sur la situation des droits humains au Cameroun (le 9 mai 2018, le 13 novembre 2018, le 7 août 2020 et le 5 décembre 2021). En novembre 2018, elle a demandé aux autorités camerounaises d’« autoriser la conduite d’une mission d’établissement des faits ». Deux ans plus tard, le 7 août 2020, la CADHP a réitéré sa demande. Et de nouveau le 5 décembre 2021. En vain à chaque fois.

Même l’ONU n’y arrive pas. Le 2 novembre 2018, la haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, a adressé un courrier au ministre camerounais des Relations extérieures, Lejeune Mbella-Mbella, dans lequel elle suggère d’accorder « le libre accès [au NOSO] aux enquêteurs indépendants internationaux et régionaux spécialisés dans les droits de l’homme pour enquêter sur les violations des droits de l’homme ». En mai 2019, elle s’est rendue au Cameroun pour discuter de la situation dans le pays. Mais le gouvernement camerounais et le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) n’ont pas réussi à s’entendre sur les questions de justice, de redevabilité, de réparations et de garanties de non-répétition de violations des droits humains. Le HCDH n’a même pas pu rendre public son rapport de mission au Cameroun, faute de consensus avec les autorités camerounaises quant à son contenu.

Le 22 avril 2020, profitant de la décision du Cameroun de reconnaître publiquement l’implication de militaires dans la mort d’au moins seize personnes à Ngarbuh[5], Michelle Bachelet à une nouvelle fois exhorté le gouvernement « à renforcer la coopération avec le système des Nations unies ». Un appel resté lettre morte.

Moscou et Beijing à la rescousse

Au Conseil des droits de l’homme des Nations unies, dans le cadre de débats et d’examens de rapports, il n’est pas rare que des États, des experts internationaux ou des associations fassent part de leurs inquiétudes quant à la situation des droits humains dans le NOSO. De manière constante, les autorités camerounaises les minimisent et rejettent tous les rapports critiques. Elles sont même allées jusqu’à affirmer que le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) répandait des « fake news » et que des ONG fournissaient un soutien logistique aux « terroristes ».

En mars 2019, à l’occasion de la 40ème session du Conseil des droits de l’homme, un groupe de 38 États a exprimé son inquiétude quant à « la détérioration de la situation dans les régions du NOSO » [6] et a exorté le gouvernement camerounais à « travailler de concert avec la communauté internationale, notamment les partenaires régionaux, pour garantir une enquête prompte et approfondie sur toutes les violations et atteintes ». La réponse du Cameroun a été cinglante. La délégation camerounaise a condamné ce qu’elle considère comme une « tentative de politisation des travaux du Conseil » et souligné que le Cameroun n’était pas demandeur d’une assistance technique. À cette occasion, Yaoundé a reçu le soutien de la Russie et de la Chine. Beijing a notamment estimé qu’il fallait « respecter la souveraineté des États et ne pas s’ingérer dans leurs affaires intérieures ». Cette mauvaise volonté n’a pas empêché les États membres du Conseil des droits de l’homme de réélire, en octobre 2021, le Cameroun au sein de ce Conseil pour un nouveau mandat...

Le 14 avril 2022, la rapporteuse du groupe de travail chargé par le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale d’examiner la situation au Cameroun a recommandé « que des enquêtes soient menées pour traduire en justice les auteurs de tout acte de violence et pour rétablir la confiance au sein de la population ». Une fois de plus, la rhétorique camerounaise a présenté cette demande comme étant injuste. La délégation camerounaise a « regretté que la communauté internationale ne s’émeuve pas davantage des tueries barbares commises par les séparatistes ». Elle a minimisé l’ampleur du conflit en cours dans le NOSO et assuré – contre toute évidence – que cette « crise sociale » était en train d’être « résorbée ».

À Bruxelles, des paroles mais peu d’actes

L’Union européenne n’est pas plus investie sur cette question. Le Parlement européen a consacré plusieurs débats à la situation des droits humains au Cameroun, qui ont débouché sur deux résolutions (le 18 avril 2019 et le 25 novembre 2021). Pour cette instance européenne, la situation dans le NOSO est un « conflit militaire sanglant ». En novembre 2021, le Parlement européen a affirmé qu’« il serait approprié d’envoyer une mission d’information du Conseil des droits de l’homme des Nations unies au Cameroun pour déterminer dans quelle mesure le droit international des droits de l’homme et le droit humanitaire international ont été violés et par qui ». Mais cette recommandation n’a pas eu l’impact escompté sur les autres instances européennes et sur les États membres.

Il faudra attendre le 21 mars 2022 pour que le Conseil de l’Union européenne tienne sa première réunion consacrée à la situation dans le NOSO. Les conclusions de cette réunion montrent un certain agacement des pays européens concernant la gestion de la crise par les autorités camerounaises. Pour l’UE, « il n’existe pas de solution militaire à la crise, et la poursuite de la violence ne fera qu’alimenter la polarisation et exacerber l’urgence humanitaire ». Concernant les exactions commises dans le NOSO, l’UE « condamne avec la plus grande fermeté les violations et les atteintes aux droits de l’homme ainsi que les violations des principes humanitaires, soulignant la nécessité de faire en sorte que les responsables rendent des comptes »[7] sans toutefois prendre de position sur le besoin d’une enquête internationale pourtant demandée par les parlementaires européens.

Les signaux amicaux envoyés ces dernières années par la Russie envers le Cameroun inquiètent les Occidentaux. Au sein des instances onusiennes, lorsque la situation dans le NOSO est évoquée, la Russie ne manque pas une occasion de rappeler, à la grande satisfaction du Cameroun, qu’il ne faut pas interférer dans les affaires internes d’un État. À la suite d’un accord de coopération militaire signé en 2015, la Russie a fourni à l’armée camerounaise de l’armement et de l’équipement militaire, officiellement dans le cadre de la lutte contre les insurgés djihadistes de Boko Haram. En pleine offensive russe en Ukraine, le Cameroun a renouvelé son accord de coopération militaire avec Moscou, valable pour une période de cinq ans[8].

L’annonce de la signature de ce nouvel accord, le 12 avril 2022, associée à l’abstention du Cameroun lors des votes de résolutions au sein des instances onusiennes visant à dénoncer la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, a soulevé des préoccupations chez les Occidentaux et provoqué une réaction épidermique d’un ancien secrétaire d’État adjoint américain aux Affaires africaines : « Je ne peux pas croire que le gouvernement camerounais ait signé un accord militaire avec la Russie au plus fort de l’agression en Ukraine. C’est un coup de pied dans l’œil des États-Unis et de la France, deux pays dont le Cameroun pourrait avoir besoin à l’avenir. Mais tant mieux pour les Ambazoniens », a réagi Tibor Nagy sur Twitter.

L’annonce de la signature de ce nouvel accord, le 12 avril 2022, associée à l’abstention du Cameroun lors des votes de résolutions au sein des instances onusiennes visant à dénoncer la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, a soulevé des préoccupations chez les Occidentaux et provoqué une réaction épidermique d’un ancien secrétaire d’État adjoint américain aux Affaires africaines : « Je ne peux pas croire que le gouvernement camerounais ait signé un accord militaire avec la Russie au plus fort de l’agression en Ukraine. C’est un coup de pied dans l’œil des États-Unis et de la France, deux pays dont le Cameroun pourrait avoir besoin à l’avenir. Mais tant mieux pour les Ambazoniens », a réagi Tibor Nagy sur Twitter.

Un axe Yaoundé-Moscou

Le Cameroun jouit d’une position géostratégique importante en Afrique pour la Russie comme pour l’Occident. Il s’agit d’un « pays carrefour » situé entre le Sahel, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, aux confluences des influences « francophone » et « anglophone ». Le Tchad – dont les autorités sont historiquement proches de la France – et la Centrafrique – dont les autorités sont depuis peu proches de la Russie – sont en grande partie dépendants du Cameroun et de ses infrastructures portuaires, ferroviaires et routières pour leur approvisionnement.

Le nouvel accord de coopération militaire entre le Cameroun et la Russie pourrait permettre à Yaoundé de faire appel, dans la lutte contre le terrorisme, à des « spécialistes » russes, voire à des mercenaires dans le NOSO, à l’instar des coopérations mises en œuvre en République centrafricaine ou au Mali. Dans un contexte de fin de règne de Paul Biya, le modèle russe pourrait inspirer son successeur. Ce modèle, peu soucieux de l’État de droit, de la démocratie et du respect des droits humains[9] pourrait plaire à un nouveau président qui souhaiterait, à l’instar de Paul Biya (qui, lui, est soutenu par la France, guère plus soucieuse de l’État de droit et du respect des droits humains dans ce pays), régner en maître sur le Cameroun.

Du côté camerounais, la signature du récent accord militaire avec la Russie est présentée comme un levier visant à consolider sa souveraineté nationale. Le Cameroun dispose en effet d’une diversification des partenariats militaires avec de nombreux autres pays comme la France, les États-Unis, la Grande-Bretagne, la Turquie, le Brésil, la Chine… Comme l’indiquent Félicité Djilo et Paul-Simon Handy, la « tendance de fond de la politique étrangère du Cameroun consiste à maintenir les grandes puissances à équidistance »[10].

L’embarras des États-Unis

À première vue, Washington est réellement préoccupé par ce qu’il se passe dans le NOSO. Depuis plusieurs années, les États-Unis sont partisans d’une plus grande fermeté à l’égard des autorités camerounaises dans leur gestion du conflit. En février 2019, le pays a décidé d’annuler certains de ses programmes d’aide militaire destinés au Cameroun. Fin octobre 2019, les États-Unis ont en outre décidé que le Cameroun perdrait son accès préférentiel au marché américain offert par la Loi sur la croissance et les possibilités économiques en Afrique, l’AGOA (African Growth and Opportunity Act), du fait des « violations grossières et répétées des droits humains internationalement reconnus ». Parallèlement, Washington a continué de considérer que le « Cameroun [jouait] un rôle clé dans la stabilité régionale et [restait] un partenaire régional dans la lutte contre le terrorisme dans la région du lac Tchad » et de lui apporter une aide militaire.

Cependant, si les États-Unis ont régulièrement dénoncé la situation dans le NOSO, ils l’ont fait du bout des lèvres et ont pris soin de ne pas couper les « liens amicaux » avec les autorités camerounaises. Le 7 juin 2021, le secrétaire d’État américain a annoncé la mise en place d’une « politique imposant des restrictions de visa aux personnes soupçonnées d’être responsables ou complices de l’entrave à la résolution pacifique de la crise dans les régions anglophones du Cameroun », sans toutefois rendre publique la liste de ces personnes.

Il n’en demeure pas moins que les États-Unis, comme ses partenaires anglo-saxons, soutiennent ouvertement les associations camerounaises de défense des droits humains qui travaillent sur le NOSO. Des personnalités de la société civile sont régulièrement invitées à témoigner des horreurs de cette guerre auprès de diverses institutions et ONG américaines.

La mansuétude de Paris

On ne peut pas en dire autant de la France, le partenaire traditionnel du Cameroun depuis l’indépendance, en 1960. Dans le narratif que la France a longtemps soutenu, le Cameroun est un pays stable, et cette stabilité est due à l’emprise du régime dans le pays et au contrôle qu’il opère sur son territoire et sur ses populations. Pour la France, le Cameroun est un pays pivot. Ses voies ferrées et ses routes sont indispensables pour acheminer la logistique lourde vers le Tchad et ses environs. C’est également un pays d’importance pour la stabilité des pays francophones voisins tels que le Gabon et le Congo-Brazzaville, où les intérêts français sont substantiels. Le Cameroun compte d’ailleurs parmi les principaux bénéficiaires de la coopération française au développement en Afrique subsaharienne, et les entreprises françaises y sont actives dans divers secteurs d’activité. Un partenariat global de défense lie la France au Cameroun depuis mai 2009[11] avec une « importante mission de coopération ».

La France privilégie une gestion bilatérale de sa diplomatie vis-à-vis du Cameroun au détriment d’une diplomatie multilatérale. Un choix particulièrement évident en ce qui concerne le conflit dans le NOSO, où le Cameroun bénéficie d’une certaine mansuétude de la part de la France, qui n’a jamais souhaité mettre cette situation à l’ordre du jour d’une quelconque instance internationale. La phrase qui revient le plus souvent dans ses déclarations publiques au niveau des Nations unies est : « Au Cameroun, la France poursuit ses échanges avec les autorités ». Pour la France, la situation dans le NOSO se définit comme des « troubles socio-économiques », une « crise », ou simplement des « violences ». Le terme « conflit armé » est quasiment absent du vocabulaire français. De même que le terme « répression ».

Une partie non négligeable de la population camerounaise, et particulièrement anglophone, perçoit la France comme un soutien inconditionnel du régime en place. À plusieurs reprises, des entreprises françaises comme Total ou Orange ont été visées par les groupes séparatistes dans le NOSO[12]. La frilosité de la France quant à l’attitude à adopter concernant ce conflit est sans doute due à la peur de braquer les autorités camerounaises de perdre une partie de leur influence et de provoquer un basculement d’alliances au profit de Moscou. Après la signature du nouvel accord de coopération entre le Cameroun et la Russie, le directeur Afrique du Quai d’Orsay, Christophe Bigot, s’est très rapidement déplacé à Yaoundé[13].

Un conflit qui risque de durer

Pour Paris, il est hors de question de se faire « chiper » un autre pays de son « pré carré ». Pour éviter que Yaoundé ne tombe comme la Centrafrique et le Mali sous l’influence de Moscou, la France estime donc qu’il ne faut pas froisser les autorités, sur les libertés publiques comme sur le conflit dans le NOSO. Alors que l’après-Paul Biya suscite bien des interrogations, la France tente de renouveler ses appuis à la société camerounaise, notamment via la jeunesse et divers programmes de développement et de soutien aux jeunes « leaders ». Elle développe également, avec ses partenaires européens, des projets portant sur les thématiques de la lutte contre les « fake news » et les discours de haine.

Face à une communauté internationale apathique, l’intransigeance du gouvernement camerounais ainsi que sa vision sécuritaire de la résolution du conflit risquent de perdurer. Comme l’a noté pour Jeune Afrique l’écrivain et militant Patrice Nganang le 1er décembre 2017, « il faudra sans doute un autre régime politique pour faire comprendre à l’État que la mitraillette ne saurait endiguer une foule en mouvement ». Selon lui, « seul le changement au sommet de l’État pourra régler le conflit anglophone au Cameroun »[14].


[1] « Cameroun : Recours régulier à la torture et à la détention au secret », Human Rights Watch, 6 mai 2019.

[2] Le 14 juin 2022, l’association camerounaise de défense des droits humains The Centre for Human Rights and Democracy in Africa (CHRDA) a rendu public un rapport de vingt pages répertoriant les violations des droits humains récemment commises dans le NOSO par les différentes parties au conflit. « Recent Selected Incidents of Violence Committed by Elements of the Defence and Security Forces and Non-State Armed Groups », CHRDA, 14 juin 2022. Le 27 juin 2022, Human Rights Watch (HRW) a publié une note de neuf pages sur les exactions des séparatistes indiquant que, depuis janvier 2022, ils avaient tué au moins sept personnes, brûlé au moins deux écoles, et enlevé jusqu’à 82 personnes. « Cameroun : Exactions des séparatistes dans les régions anglophones », Human Rights Watch, 27 juin 2022.

[3] Le 8 décembre 2020, les autorités camerounaises ont émis un ordre de suspension des activités de MSF dans le Nord-Ouest, accusant ses équipes médicales de collusion avec les groupes armés locaux. Le 3 août 2021, après plus de huit mois de suspension de ses activités par les autorités camerounaises, MSF a été contrainte de retirer ses équipes médicales de la région du Nord-Ouest. Fin décembre 2021, MSF a été accusée de nouveau par le ministère camerounais de la Défense d’entretenir « des relations étroites avec des terroristes opérant dans la région du Sud-Ouest ». Selon les autorités camerounaises, MSF s’est « délibérément engagée dans une opération clandestine d’exfiltration et de couverture de terroristes », ce que MSF a réfuté dans un communiqué. Trois mois après l’arrestation et la détention de quatre membres de son personnel, MSF a annoncé, le 6 avril 2022, la suspension officielle de ses activités humanitaires dans le sud-ouest du Cameroun.

[4] « Cameroun : Neuf civils tués dans une attaque perpétrée par l’armée », Human Rights Watch, 4 février 2021.

[5] « Cameroun : Massacre de civils dans la région séparatiste », Human Rights Watch, 25 février 2020.

[6]  « Human Rights Council 40 : Cameroon », UK Mission to the WTO, UN and Other International Organisations (Geneva), 21 mars 2019.

[7] « Cameroon - Council conclusions », Council of the European Union, 21 mars 2022.

[8] Franck Foute, « Cameroun-Russie : ce que contient leur nouvel accord de défense », Jeune Afrique, 21 avril 2022.

[9] Joseph Siegle, « La Russie et le futur ordre international en Afrique », Centre d’études stratégiques de l’Afrique, 16 mai 2022.

[10] Félicité Djilo, Paul-Simon Handy, « Le Cameroun et l’Afrique : une opportunité inexploitée », Institut d’études de sécurité (ISS), 30 mai 2022.

[11] Voir le décret n° 2012-989 du 23 août 2012 portant publication de l’accord entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République du Cameroun instituant un partenariat de défense, signé à Yaoundé le 21 mai 2009.

[12] Cynthia Petrigh, « Le conflit anglophone au Cameroun. Un dialogue sans partenaires », note de l’IFRI, octobre 2019.

[13] « Face au spectre russe, Paris se mobilise au plus haut niveau », Africa Intelligence, 12 mai 2022.

[14] « Cameroun : carnet de route de l’écrivain Patrice Nganang en zone (dite) anglophone », Jeune Afrique, 5 décembre 2017.

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