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Rencontre avec Luis Guillermo Guerrero Guevara, défenseur colombien des droits de l'homme

Après l'accord de paix, comment reconstruire une société colombienne meurtrie par les violations des droits de l'homme ? Éléments de réponse en vidéo avec Luis Guillermo Guerrero Guevara, partenaire colombien de l'ACAT.
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Le 22 / 02 / 2017

Luis Guillermo Guerrero Guevara est le directeur général du Centre de recherche et d’éducation populaire (CINEP) en Colombie. Le CINEP compile notamment toutes les informations liées à la violence politique et aux violations des droits de l’homme dans ce pays d’Amérique du Sud, marqué par plusieurs décennies de conflit armé. C’est donc tout naturellement qu’ils ont été consultés en amont des négociations engagées par le président Juan Manuel Santos avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Luis Guillermo Guerrero Guevara est venu en Europe à l’automne 2016 pour rencontrer des décideurs et des médias, dans l’optique de mieux faire connaitre la situation actuelle en Colombie. L’ACAT l’a rencontré.

Comment analysez-vous l’échec du premier accord de paix soumis au plébiscite populaire le 2 octobre 2016 ?

Il est dû à de multiples facteurs. D’abord, il y a eu un taux d’abstention très élevé : 62,57 % ! Ensuite, les opposants à l’accord ont su utiliser les médias, exploiter des peurs et faire passer pour vrais des mensonges. Ils ont fait croire qu’il y aurait une amnistie pour tous les crimes, que les ex-guérilleros percevraient 90 % du salaire minimum à vie (environ 575 euros par mois), que l’accord était porteur d’une « idéologie du genre » menaçant la cellule familiale ou encore  qu’il promouvait une politique « castro-chaviste ». Par ailleurs, certains Colombiens n’ont pas voté contre l’accord de paix, mais contre le gouvernement de Juan Manuel Santos. Enfin, les partisans du « oui », dont le CINEP, se sont laissés aveugler par les sondages et un certain triomphalisme, et se sont donc insuffisamment mobilisés.

Cependant, depuis le résultat du plébiscite, les citoyens, se sont réveillés d’une façon intéressante. Des marches ont été organisées dès le lundi 3 octobre. Elles ont commencé avec les jeunes, les étudiants, à Bogota et dans d'autres villes colombiennes comme Medellin ou Cali. Des jeunes partisans du « non » et du « oui » se sont mobilisés ensemble pour que, avant toute chose, un point final soit mis à la guerre. C'est cela, le principal accord : nous ne voulons plus la guerre, nous ne voulons plus d'armes dans notre pays, nous ne voulons plus de coups de feu, ni de morts, nous ne voulons plus que des personnes disparaissent, soient torturées ou blessées.

Que pensez-vous du nouvel accord signé par les parties et ratifié par le Congrès le 1er décembre 2016 ?

Cet accord n'est pas parfait, bien sûr. Il nous offre néanmoins l'opportunité d'en finir avec une guerre qui a fait 260 000 morts et  sept millions de déplacés internes en cinquante ans. Nous voulons tourner cette page-là,  pour devenir un autre genre de pays.

Le nouvel accord a introduit des modifications sur les points déjà négociés. Pour ce qui du volet agraire, des dispositions ont vraisemblablement été ajoutées pour rassurer les grands propriétaires : le respect de la propriété privée acquise légitimement est réaffirmé et la promotion de l’économie paysanne ne devra pas être opposée à la production à grande échelle. Sur le plan de la participation politique, le financement du parti des FARC a été revu à la baisse et ses membres ne pourront pas participer aux circonscriptions transitoires spéciales de paix [des programmes visant à « promouvoir l’intégration territoriale et politique des zones spécialement affectées par le conflit », ndlr]. En ce qui concerne la justice, le rôle des ONG, par exemple, a été limité au fait de pouvoir communiquer des rapports aux institutions judiciaires. Par ailleurs, il a été établi que les guérilleros condamnés à des peines alternatives à la prison devront malgré tout effectuer leurs sanctions dans un espace géographique restreint et clairement identifié.

Qu’est-ce que la justice transitionnelle et restaurative ?

La justice transitionnelle est fondée sur la réparation et la réhabilitation des victimes. Ce n'est pas une justice punitive, qui enferme en prison. Les personnes qui doivent se soumettre à cette justice, c’est-à-dire les groupes armés rebelles et la guérilla, les forces armées et les acteurs économiques qui ont financé cette guerre, pourraient, à condition de reconnaître la vérité, participer aux réparations pendant une période de 5 à 8 ans, plutôt que de purger des peines de prison. C'est-à-dire, prendre part au déminage et au développement rural, recréer un tissu social en développant des programmes dans les zones touchées par le conflit. C'est donc une justice par laquelle l'auteur du crime contribue à réparer la vie de ses victimes. Il s’agit d'une forme de justice différente et inédite en Colombie, dont nous avons besoin pour restaurer une société fracturée. Elle est plus axée sur la réconciliation. En ce sens je pense qu'elle améliorerait nettement la situation des droits de l'homme en Colombie. Elle montrerait à cette société très marquée par le conflit qu'il existe d'autres formes de relations sociales, grâce à la réconciliation et la reconstitution du tissu économique, social et interculturel.

Quels sont les principaux défis à présent ?

L’un des risques est que, une fois la fin du conflit armé effective, la classe politique et économique n’assume pas le reste de l’accord avec sérieux, notamment la mise en place de changements sociaux de fonds. Un autre défi va être de développer des processus de pédagogie pour que les Colombiens deviennent des citoyens actifs, participatifs, audacieux mais aussi exigeants et rigoureux vis-à-vis de ceux qui nous représentent. L’accord devra également donner lieu à une vraie réparation et au respect total des droits des victimes. Cela signifie notamment leur permettre de s’organiser et de s’exprimer sans risque d’être diffamées, agressées, poursuivies. Un autre défi majeur va être le respect de la transition des FARC à la vie civile et politique par d’autres acteurs armés comme les paramilitaires. Enfin, il faut parvenir à des avancées dans les négociations avec l’autre guérilla, l’Armée de libération nationale (ELN), sans quoi la paix sera incomplète.

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