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Chine
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Entretien avec le défenseur des droits de l'homme Teng Biao

Alors que la répression de la société civile s’abat plus durement que jamais depuis les lendemains du massacre de la place Tiananmen en 1989, Teng Biao explique à l’ACAT les difficultés liées à la défense des droits de l’homme en Chine.
Teng_Biao
Le 17 / 03 / 2016

Teng Biao est un avocat chinois, défenseur des droits de l'homme dans la mouvance des weiquan ou mouvement des « avocats aux pieds nus », réseau informel d'avocats, conseillers juridiques et d'intellectuels qui entreprennent de défendre les victimes d'injustices ou de déni de droit en se référant aux lois en vigueur en Chine.

L'un des fondateurs de l'ONG Open Constitution Initiative (Gongmeng) et de l’ONG China Against Death Penalty, il a été l’avocat de Chen Guangcheng, condamné à quatre ans de prison pour avoir porté une assistance juridique aux femmes victimes de stérilisation ou d'avortement forcé. Il est l’un des 303 intellectuels chinois signataires de la charte 083. En 2008, il a cosigné un appel à l'initiative de Wang Lixiong demandant au gouvernement chinois d'infléchir sa politique au Tibet et soutenant l'appel à la paix du dalaï-lama.

Le 19 février 2011, Teng Biao a été arrêté par la police et détenu dans un lieu inconnu. Il s'était rendu à une réunion trois jours auparavant pour discuter des moyens de venir en aide au dissident Chen Guangcheng, maintenu illégalement en résidence surveillée après avoir purgé sa peine de prison. Deux autres avocats, Tang Jitian et Jiang Tianyong, présents à cette réunion, ont également été arrêtés. Teng Biao a été libéré le 29 avril, après plus de deux mois de détention. Alors que 16 Tibétains se sont immolés au Tibet depuis mars 2011 et que la police chinoise a ouvert le feu lors de manifestations pro-tibétaine dans la préfecture autonome tibétaine de Garzê, Teng Biao regrette que les intellectuels chinois n'interviennent pas concernant « la répression menée au Tibet ».

Quelle est la situation des droits de l’Homme en Chine ?

Depuis les lendemains du massacre de la place Tiananmen en 1989, la répression politique n’avait pas connu de tel niveau et la situation des droits de l’Homme empire tous les jours un peu plus. L’année 2015 a été marquée par une forte répression de la société civile, des féministes, des ouvriers et des avocats ayant été détenus et maltraités. Depuis le début de l’année 2016, les condamnations successives d’avocats pour des crimes tels que « subversion du pouvoir de l’Etat » et la multiplication des aveux forcés télévisés n’augurent rien de bon pour l’avenir. En s’en prenant aux avocats et aux militants, le pouvoir prive les victimes d’abus de défenseurs et le pays des principaux acteurs du respect de l’Etat de droit. La torture est particulièrement répandue, la liberté d’expression est quasiment inexistante, il n’existe pas de liberté de religion et toutes les religions sont persécutées. La peine de mort continue d’être pratiquée à grande échelle selon les estimations. Il n’existe aucun chiffre sur le nombre d’exécutions chaque année puisque les autorités considèrent que le nombre d’exécutions constitue un secret d’État. Par ailleurs, les procès inéquitables constituent la majorité des procès. En 2015, 99% des personnes poursuivies par la justice ont été jugées coupables. Le système judiciaire est entaché d’abus ; absence totale d’indépendance vis-à-vis des autorités, aveux obtenus sous la torture, absence totale de respect des droits des accusés…

Quelles sont selon vous les raisons de la multiplication des actes de harcèlement à l’encontre des défenseurs des droits de l‘Homme depuis 2013 ?

Depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir, la répression à l’encontre de toutes les couches de la société n’a cessé de s’aggraver. Plusieurs milliers de défenseurs des droits de l’homme auraient été arrêtés et détenus depuis mars 2013. Le régime actuel rejette totalement les notions d’État de droit et de démocratie. Le Parti communiste actuel fait face à une crise multidimensionnelle ; crise politique, crise économique, crise liées aux problématiques environnementales,… Face à ces crises, la crispation du régime se fait de plus en plus forte et le Régime devient très nerveux concernant le respect des règles établies par le Parti communiste et considère la défense des droits de l’Homme comme une menace politique.

Dans quelle mesure les organisations de défense des droits de l’Homme peuvent elle travailler en Chine ? Quels sont les risques encourus par les défenseurs des droits de l’Homme ?

Les temps sont devenus très difficiles pour tous ceux qui revendiquent les libertés et les droits de l’Homme en Chine. Les défenseurs des droits de l’Homme, tous ceux qui osent défendre une voix différente de celle du régime ainsi que leurs familles et proches sont harcelés, régulièrement arrêtés, persécutés, victimes de disparitions forcées… Aujourd’hui, il est quasiment impossible pour les organisations de défendre les droits de l’Homme depuis l’intérieur de la Chine. Il n’existe quasiment plus d’organisations de défense des droits de l’Homme en Chine, de nombreuses ONG ont fermé ou ont été contraintes de le faire. Toutes les organisations de la société civile sont désormais visées par la répression ; organisations travaillant sur les droits des femmes, sur l’environnement, sur les droits des enfants, les droits des travailleurs.

Une déclaration co-signée par plusieurs Etats vient d’être faite devant le Conseil des droits de l’homme pour dénoncer les actes de harcèlement, arrestations et détentions et arbitraires de défenseurs des droits de l’Homme. Selon vous, quel sera l’impact d’une telle déclaration ?

Après des années de relatif silence des Etats de la communauté internationale sur l’état des libertés en Chine, cette déclaration a permis d’envoyer un message clair aux autorités chinoises ; les arrestations d’avocats, les disparitions forcées , les aveux forcés retransmis à la télévision, l’arbitraire des forces de l’ordre sont inacceptables. En tant que défenseurs des droits de l’Homme, nous ne pouvons qu’accueillir très positivement ce type de déclarations. Nous demeurons conscients que nous ne devrions pas espérer un impact immédiat. Les autorités chinoises ont très vivement réagi, considérant qu’il s’agissait de l’« une des offensives collectives les plus importantes contre la Chine ». Pour nous, cette déclaration fait partie intégrante de la lutte contre l’impunité, permet de rompre le silence des Etats démocratiques face à des violations graves des droits de l’Homme commises en Chine. Face à des autorités qui refusent toute forme de dialogue, une telle déclaration affirme ; « il y a un prix à payer » pour toutes les violations des droits de l’Homme commises.

Quelles sont les perspectives de faire avancer la situation des droits de l’Homme en Chine ?

Les militants et défenseurs des droits de l’Homme sont confrontés à des temps particulièrement difficiles et doivent faire face à de multiples risques de représailles pour eux mais aussi pour leurs familles. Néanmoins, il continue d’y avoir des personnes qui élèvent leurs voix courageusement face à l’arbitraire ; elles feront toute la différence quand le temps sera venu et tant qu’elles continuent de se battre, il y a de l’espoir. Sans le soutien de la communauté internationale, il y aurait plus de militants arrêtés, emprisonnés et disparus. Mais la communauté internationale doit aussi condamner clairement les atteintes aux droits de l’Homme en Chine et mener une politique de coopération en adéquation. Si la communauté internationale et les coopérations bilatérales décident d’appuyer les organisations de la société civile en Chine, alors elles doivent soutenir les organisations non gouvernementales, véritablement indépendantes.

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