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Abeid Biram Dah : « L’ACAT et nous procédons de la même conscience de l’engagement »

Fondateur de l'Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste (IRA Mauritanie) et lui-même descendant d’esclaves, Biram Dah Abeid lutte sans relâche contre l’esclavage et le racisme dont sont victimes les membres de la communauté haratine en Mauritanie.
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Le 12 / 11 / 2014

Fondateur de l'Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste (IRA Mauritanie) et lui-même descendant d’esclaves, Biram Dah Abeid lutte sans relâche contre l’esclavage et le racisme dont sont victimes les membres de la communauté haratine en Mauritanie. Plusieurs fois emprisonné par les autorités de son pays et récompensé, en 2013, par le Prix des droits de l’homme des Nations unies, son combat est une leçon de courage et d’abnégation.

Un destin voué au combat.

Mon engagement a été le processus de ma vie du début jusqu’à maintenant ; c’est ma destinée qui découle de l’histoire de mon père, de ma grand-mère, de ce qui est advenu autour de moi, à mon entourage, à ma communauté. Mon histoire résulte du contexte social économique, culturel et religieux dans lequel j’ai grandi, mais aussi des relations avec les gens autour de moi, de mon statut de naissance, qui détermine mon rapport avec le pouvoir du moment ; cette prise de conscience culminait lors du serment, fait à mon père, de toujours me dresser contre l’esclavage et toute autre forme d’injustice en tout lieu et circonstance.

Quant aux étapes clefs de ce cheminement, elles commencent avec la sédentarisation de ma famille au cours des grandes sécheresses qui ont décimé les troupeaux et accéléré l’aridité des terres du sud-ouest mauritanien, au milieu des années 70. S’ensuivra, conséquence logique, mon entrée à l’école moderne ; pour mon père, Dah Abeid, son avant-dernier enfant, membre d’une nombreuse fratrie, devait acquérir des connaissances livresques pour pouvoir rejoindre ou incarner une contestation intellectuelle et religieuse de l’esclavage. En effet, mon père s’est toujours senti désarmé et limité parce que sa détraction de l’esclavage et ses corollaires se sont toujours limités à l’action physique matérielle et à l’attitude psychologique de refus, de rejet. Une autre étape importante a été ma rupture avec les activités professionnelles, en 2001, pour me consacrer aux recherches et études supérieures sur les questions de l’esclavage et du racisme dans ma société et au sein des groupes similaires. L’autre étape décisive a été la création de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (Ira) dont je suis l’un des principaux dirigeants depuis octobre 2008.

L’étape cruciale pour la suite de ce combat était la destruction volontaire publique et symbolique, par le feu, des codes d’esclavage mauritaniens, instruments de domination multiséculaire non réformables car réfractaires à toutes les normes internationales du droit et contraires à l’esprit et à la lettre des commandements et principes de la religion musulmane. Ces livres que j’ai brûlés étaient élevés, par l’État et les groupes dominants de mon pays, au niveau du sacré inviolable.

Une lutte récompensée par des avancées significatives…

Je pense, à juste titre, que l’IRA, moi-même et chacun de mes compagnons avons été à l’origine d’une évolution nette, claire et positive de la problématique de l’esclavage et des autres thèmes des droits humains qui continuent à réifier les rapports socio-économiques et culturels en Mauritanie. Notre action a donc présidé à une prise de conscience de la part des citoyens, des couches opprimées et des pouvoirs publics ; cela s’est manifesté par la subversion des tabous, des dogmes et des idées reçues qui arrimaient les uns et les autres aux pratiques esclavagistes par le mode de vie et la résignation. Notre action a amené l’État à édicter des lois, à ratifier des conventions et à mettre en prison de présumés esclavagistes. Nous avons poussé l’État à s’approcher des victimes de l’exclusion raciale, à les écouter, à admettre leur existence et leur désir d’émancipation. Nous avons mis la Mauritanie, par notre action minutieuse et nos coups d’éclat, sous les projecteurs de l’opinion. Nous avons pu convaincre, par notre activisme et notre discours, la communauté internationale qui a fait de nous l’organisation la plus primée de la sous-région ; en atteste notre dernière distinction : le prix des Nations unies pour la cause des droits de l’homme qui nous a été décerné le 10 décembre 2013.

Nos accomplissements, si accomplissements il y a, sont le don et les capacités morales, psychologiques et mentales qui nous ont permis de passer le cap de la corruptibilité, de la sujétion, de la peur et de l’intimidation. En cela se cristallise notre différence avec nos devanciers dans les mouvements et les courants de toutes les luttes mauritaniennes ; non sans avoir tenté de créer un courant indomptable et pour le changement, ils ont fini par plier l’échine, par se renier et se servir du gâteau infamant de la gouvernance contre les humbles. À quelques très rares personnalités ‑ des Justes ‑ qui ont choisi l’exil ou une quasi-capitulation, IRA et ceux qui la forment payent le prix lourd de la résistance locale dans un environnement d’inimitié viscérale de la part de l’État Mauritanien, d’appareils sécuritaires, de la classe politique, du clergé et de tous les autres bataillons et compartiments claniques, tribaux, esclavagistes racistes et mafieux dans le pays.

…et marquée par des souvenirs indélébiles.

Quant à la mémoire, je me permets de dire que je garde des souvenirs indélébiles et inoubliables de certains grands moments et de certaines heures dramatiques qui ont jalonné ce combat jusqu’à nos jours. Je pourrais citer, sans être exhaustif, les scènes de torture dans les cachots insalubres, les temps difficiles passés derrière les barreaux ou les épreuves solennelles de confrontation entre les forces du mal et ceux qui représentent le bien. Je veux dire entre, d’une part, les juges mauritaniens, tous arabo-berbères, représentant la communauté dominante et supérieure et, de l’autre, nous, Haratins esclaves et descendants d’esclaves, mis en cage dans le box des accusés pour avoir dénoncé notre malheur, l’esclavage et le racisme, et tenté de nous en libérer au nom des lois universelles et divines ; celles qui énoncent et décrètent les droits inaliénables de la personne humaine.

Je me souviens aussi ‑ et quelle belle remémoration ! ‑ de l’ampleur de la mobilisation et de la solidarité de larges franges de notre peuple, opprimé par le racisme et l’esclavage, qui se sont levées, chaque fois, pour notre soutien sans tenir compte de la répression.

Des regrets, je n’en ai pas connaissance, ni dans les actes que j’ai posés ni dans les pensées que j’ai conçues ou exprimées, encore moins dans les choix et stratégies adoptés. Ce que j’ai regretté ‑ et regretté amplement ‑, c’est l’anonymat que m’a arraché la notoriété : je regrette la vie et l’intimité d’une personne anonyme, une personne qui longe les avenues, musarde entre les rues, se promène à la plage, se déplace en ville et en campagne et rend visite à des personnes chères sans attirer aucune attention, sans occasionner aucun attroupement, aucune curiosité. Ce mode de vie édénique, je dirai cet hédonisme de la simplicité, m’en voici à jamais privé à cause de mon parcours militant.

La fondation d’un État de droit en Mauritanie : un chemin pavé d’obstacles.

En ce moment, les enjeux de notre cause se situent au niveau – élémentaire ‑ de la fondation en Mauritanie d’un État de droit adoptant une vision égalitaire moderniste et universaliste de l’Islam. Pour parvenir à cet objectif, il faudrait une purge dans la structure sociale et sa stratification qui établit des distinctions entre les personnes, les citoyens, dans la jouissance de droits et l’exercice des devoirs suivant la règle, non dite, d’inégalité de naissance. L’enjeu consiste à réinventer puis adopter un mode de promotion sociale mu par la rationalité de la compétence et du mérite. Il est évident qu’une telle ambition présuppose un mode d’alternance politique moins fruste que le putsch ou la jacquerie ; il s’agit de la dévolution du pouvoir dans une démocratie pluraliste où chaque personne dispose d’un suffrage pour élire et du droit de se faire élire. L’enjeu, enfin, c’est le droit à la propriété foncière, la faculté de posséder le sol par des centaines de milliers d’esclaves, leur aspiration à la liberté, à l’égalité, à l’éducation, à l’intégrité de leur corps. Bref, il convient de faire entrer la Mauritanie dans le monde moderne en lui administrant, d’un seul coup de trique, un siècle de Lumières, en somme une révolution à dose saturée dans le domaine du droit de travail et du respect de la dignité des gens.

Quant aux principaux défis à relever, ce sont, tout d’abord, les démarches et les moyens moraux et intellectuels à mettre en œuvre pour amener la minorité arabo-berbère, qui a bâti son pouvoir en Mauritanie, son mode de vie, ses dogmes, son code d’honneur, sa richesse et son opulence sur les pratiques d’esclavage et de racisme envers les noirs, à se repentir et accepter la restauration du droit de la majorité à la liberté, à l’égalité et à la citoyenneté. Pour l’instant, cette minorité aveuglée par sa toute-puissance n’est pas prête de consentir le sacrifice de l’humilité refondatrice.

Le grand défi est donc de faire prendre à la fatalité démographique, à la fatalité démocratique et à la fatalité de l’histoire, un chemin autre que la confrontation et la violence indicibles pour l’aboutissement du projet de l’État de droit. Croyez-moi, nous ne sommes pas obligés de recourir à l’insurrection généralisée pour imposer nos droits ; le monde change et la persuasion vertueuse y devient plus audible, plus efficiente aussi.

D’autre part, les obstacles sont nombreux sur le chemin du processus que je viens d’expliciter. L’un des premiers réside dans le niveau de dopage et d’enivrement qui caractérise l’élite arabo-berbère dominante : aveuglée par ses privilèges exorbitants, elle en jouit et dédaigne le feu qui couve derrière les frustrations et rancœurs de plus de 80 % de la population. Cette masse silencieuse vit, depuis des siècles et jusqu’à nos jours, sous le joug d’un racisme domestique et d’un esclavage traditionnel et moderne toujours justifié et légitimé au nom de la religion. Cet avilissement, et bien d’autres discriminations et stigmatisations induites, a fini par développer, parmi les opprimés, un atavisme de la défaite par anticipation. La pensée de la dissidence radicale n’a jamais dépassé, chez les esclaves et leur progéniture, le niveau de la velléité : les descendants des maîtres ne voient que cet effet et y perçoivent l’attestation perpétuelle de leur pouvoir. La violence résultera d’un tel défaut de discernement.

Une même conscience de l’engagement.

Je dirais aux membres de l’ACAT que la foi en Dieu unique sert bien à quelque chose, en premier à la sympathie à l’endroit des humbles, qui est le début de la solidarité dans « l’espèce humaine », pour reprendre le titre de Robert Antelme, le témoin talentueux de la Shoah. La foi en Dieu, l’échange des idées et la confrontation des expériences permettent à l’homme à ne plus se concevoir comme entité atomisée au milieu du monde mais l’enracinent dans l’universalité de sa condition. L’ACAT et nous procédons de la même conscience de l’engagement.

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