Les fondatrices de l’ACAT ont créé l’ACAT à la suite de l’appel d’un pasteur revenant du Vietnam et s’exclamant, à propos des tortures qu’il y avait vues : « Pendant combien de temps, nous, Chrétiens, laisserons-nous défigurer le visage du Christ sans réagir ? »
Lutter contre la torture a donc été le premier des combats de l’ACAT : refuser la destruction de l’homme par l’homme par un combat passionné pour la dignité de la personne humaine. Car il en va de la responsabilité des Chrétiens de permettre à tout homme de ne pas vivre ce que le Christ a subi. Réunir catholiques, orthodoxes, quakers, et protestants, dans l’action et la prière, en mémoire du Christ qui a enduré le pire, voilà le défi de l’ACAT.
L’ACAT affirme que la torture n’est jamais légitime et que la dignité de toute personne doit être respectée sans exception aucune. L’ACAT prend donc la défense de toutes les victimes de tortures et de mauvais traitements, qu’elles soient des prisonniers d’opinion ou de droit commun, qu’elles soient détenues par des états ou des entités non-étatiques, qu’elles aient commis ou non des actions répréhensibles. L’ACAT ne fait aucune distinction idéologique, ethnique ou religieuse.
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Définir la torture n’est pas facile. Où commence la torture ? Toute agression injuste ou violente n’est pas forcément de la torture. Est-ce une question d’intensité dans les douleurs infligées ? Qu’est-ce qui distingue la torture d’un traitement inhumain ?
La torture présente un certain nombre de traits caractéristiques qui, pris ensemble, en déterminent la spécificité. Pour parler de torture, il faut qu’il y ait :
Une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales
Un acte volontaire, programmé, répété, qui procède d’une décision (à la différence d’une bavure ou d’un acte de colère)
Un bourreau représentant une autorité officielle ou agissant sous ses ordres ou avec son consentement (policiers, militaires, gardiens de prison, groupes paramilitaires…) [Les bourreaux peuvent aussi appartenir à des groupes révolutionnaires dont le but est la prise de pouvoir.]
Une intention d’obtenir de la victime des aveux, des renseignements, ou de la punir d’un acte commis par elle ou par un autre, ou de l’intimider, de la terroriser (elle ou le groupe auquel elle appartient) ou de lui faire payer le fait d’appartenir à une minorité
Une volonté de porter atteinte à l’intégrité physique ou mentale d’une personne, de briser sa personnalité, d’obtenir d’elle un comportement qu’elle n’aurait pas volontairement.
L’acte tortionnaire est la résultante de tous ces éléments.
Cette définition souligne trois éléments essentiels de la torture : le fait d’infliger une douleur ou des souffrances physiques ou mentales aiguës, la responsabilité des autorités (consentement ou accord) et la poursuite d’un but spécifique qui distingue la torture d’autres traitements cruels.
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Des milliers de témoignages décrivent des milliers de formes de torture. L’imagination des bourreaux est infinie.
Mais avant de tenter de répertorier les diverses techniques utilisées, il importe de garder à l’esprit que :
Les bourreaux utilisent plusieurs de ces méthodes simultanément ou successivement
La victime est immobilisée, sans possibilité de se protéger ou de rendre les coups
Les sévices peuvent être infligés à une même personne pendant des jours, des mois, parfois des années
Les victimes, hommes ou femmes, sont le plus souvent nues et les violences sexuelles sont très fréquentes : humiliations, brutalités sur les organes génitaux, viols
En plus des tortures subies, les victimes sont le plus souvent détenues dans des conditions terribles : cellules minuscules ou surpeuplées, conditions d’hygiène lamentables, nourriture de mauvaise qualité fournie en petite quantité, absence de soins médicaux, températures glaciales l’hiver et caniculaires l’été, arbitraire et brutalités des gardiens, absence de visites
Tortures physiques et tortures psychologiques sont toujours inextricablement liées
La torture est une relation, un rapport de force au détriment de la victime, visant à son asservissement, à sa déshumanisation
Il y a d’innombrables façons de faire mal et il n’est pas possible (ni souhaitable) de les répertorier toutes. Néanmoins, les techniques suivantes sont les plus utilisées :
Les coups portés sur tout le corps, de préférence sur les parties les plus sensibles : gifles, coups de poing, coups de pied ; coups assénés à l’aide de bâtons, de barres de fer, de fouets, de câbles électriques, de matraques
L’immobilisation dans des positions douloureuses : ligotage ou menottage serré ; maintien prolongé sans bouger debout, accroupi, sur un pied, sur la pointe des pieds
Les suspensions des heures durant par les poignets, par les pieds, par les genoux
Les décharges électriques sur tout le corps, en particulier sur les organes génitaux, la langue, les seins, les oreilles à l’aide d’électrodes, de matraques électriques
Les brûlures par des cigarettes, des liquides bouillants, des métaux chauffés, des acides
Les mutilations, l’arrachage des ongles, la fracture des dents, provoquées par toutes sortes d’outils contondants (pinces, marteaux, couteaux…)
Les suffocations par immersion (dans de l’eau souvent souillée de produits chimiques, d’essence, d’urine), par intromission de chiffons dans la bouche et le nez, par introduction de la tête dans des sacs plastiques
L’exposition prolongée à des extrêmes de chaleur ou de froid
L’ingestion de produits chimiques, de matières fécales, de drogues
2.2 La torture psychologique
Les sévices corporels laissent des traces physiques qu’un examen médical peut déceler. Afin de ne pas laisser de marques visibles, témoignages des violences infligées qui pourraient un jour se retourner contre eux, les tortionnaires ont recours à d’autres méthodes, apparemment moins barbares, apparemment moins destructives de l’intégrité des corps.
Ces techniques sont parfois qualifiées de torture « blanche » ou même « propre » [À noter qu’en matière de torture, l’usage d’euphémismes est courant pour tenter de minimiser la violence des actes commis ou de contourner les lois interdisant le recours à la torture. On parlera ainsi de « pressions physiques modérées », de « mesures d’inconfort » ou de « position de stress ».], sans doute parce qu’elles ne salissent pas les mains des tortionnaires.
Avant de détailler ces pratiques, il importe de rappeler que :
D’apparence moins « moyenâgeuse », ces procédés infligent des souffrances tout aussi intolérables que les méthodes physiques auxquelles elles sont souvent associées
[Comme toute catégorisation, celle-ci est discutable. Quoi qu’il en soit, les différences entre tortures physiques et tortures psychologiques sont souvent bien faibles].
Les victimes ont souvent raconté avoir plus de mal à les supporter.
Les séquelles des tortures psychologiques perdurent plus que les traumatismes corporels.
Elles sont un agent plus efficace de destruction de la personne humaine.
Ces méthodes sont de plus en plus sophistiquées. Elles font l’objet d’études et de perfectionnements constants.
Comme pour la torture physique, les méthodes sont multiples. Parmi les plus utilisées :
Le maintien dans l’incertitude et la dépendance absolues : arrêtée, souvent la nuit, sans avoir pu avertir personne, la victime a les yeux bandés ou la tête sous une cagoule. Elle est dépouillée de ses vêtements et de ses objets personnels. Elle est maintenue à l’isolement. Elle ignore tout de ce qui va lui arriver ; de la fréquence et de la durée des séances de torture ; du sort de ses proches ; de ce qu’on lui reproche ; de la façon de faire cesser les sévices (ou de les écourter, ou d’en voir diminuer l’intensité) parce que les tortures continuent même si elle parle, même si elle obéit.
La privation de sommeil : quelques jours sans pouvoir dormir conduit les victimes à la limite de la folie.
Les privations sensorielles : le port prolongé d’un bandeau sur les yeux ou d’une cagoule, de casques assourdissants ; le maintien dans l’obscurité complète et/ou dans le silence absolu. Privé de tout repère temporel et spatial, de toute stimulation extérieure, de toute activité relationnelle, un homme devient très vite la proie d’hallucinations et de terreurs incontrôlées. Les troubles émotionnels, intellectuels, oculaires ou auditifs, et psychosomatiques peuvent être irréversibles si la situation se prolonge.
L’hyperstimulation sensorielle : confrontation à des bruits intenses (musique, cris, sifflements…), à des lumières aveuglantes et/ou stroboscopiques, à des lumières constantes de jour comme de nuit
Les simulacres d’exécution
L’interdiction de parler et de toutes formes de communication avec les gardiens ou avec ses co-détenus
L’obligation d’assister aux tortures ou au viol de ses proches (son conjoint, ses enfants, ses amis…)
L’obligation d’exécuter des ordres absurdes, contradictoires ou dégradants
L’outrage aux valeurs morales ou religieuses (port de vêtements féminins, obligation de simuler ou d’avoir des rapports sexuels considérés comme impies, profanation d’objets sacrés, obligation de blasphémer ou d’insulter sa patrie…)
La réglementation totale de la vie du détenu jusque dans ses moindres détails
L’ingestion forcée de médicaments psychotropes destinés à entraîner des modifications psychiques
L’internement d’office en hôpital psychiatrique en y subissant les traitements médicamenteux lourds (injection de neuroleptiques) réservés aux malades mentaux
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Quand la torture s’arrête-t-elle ? A-t-elle seulement une fin ? Le torturé n’est-il pas pour toujours un être marqué dans sa chair, hanté dans sa tête par des mois, souvent des années de captivité et de sévices ?
Certains n’ont plus de dents, d’autres ont des mains mutilées, d’autres encore ne marcheront plus jamais normalement. Mais, même lorsque la torture n’a pas laissé de traces aussi manifestes, les séquelles physiques et psychologiques sont toujours intenses et le plus souvent indélébiles. Qu’ils en parlent ou non, qu’ils semblent avoir retrouvé leur joie de vivre ou non, tous les torturés sans exception sont marqués au plus profond d’eux-mêmes par ce qu’ils ont enduré.
3.1 Les séquelles physiques
La localisation des séquelles physiques est le plus souvent, mais pas obligatoirement, en rapport avec les traumatismes subis sur la tête, la plante des pieds, le dos, les mains, les organes génitaux, etc.
Parmi les conséquences physiques les plus fréquentes, il faut noter :
Les troubles sensoriels : diminution de l’audition ou de l’acuité visuelle
Les troubles du sommeil et les cauchemars
Les syndromes douloureux : articulations douloureuses, mal de dos persistant, maux de tête intenses et tenaces
Les troubles de l’équilibre et des difficultés à marcher
Le très mauvais état de la bouche et des mâchoires : dents cassées, caries
Des problèmes sexuels : diminution de l’instinct sexuel, impuissance
3.2 Les séquelles psychologiques
« Alors qu’ils (les torturés) ne présentent pas de symptômes apparents, leur vie est dominée par une insécurité intérieure. […] Leur existence a la fragilité d’un château de cartes. Si tout va bien, ils n’ont rien à craindre, mais dès qu’ils doivent lutter contre un vent contraire, leur intégration risque de s’effondrer. » [Bruno Bettelheim, Survivre, Laffont 1979]
Récemment libérés, beaucoup de torturés se replient sur eux-mêmes, ils sont méfiants, comme traqués, parfois paniqués chaque fois qu’une porte s’ouvre.
Certains réussissent à parler des sévices qu’ils ont subis lorsqu’ils pensent que leur témoignage sera utile pour que ces atrocités cessent et ne puissent se renouveler.
Quelques-uns peuvent dire leur souffrance, leur humiliation, leur sentiment de culpabilité devant ce qu’ils vivent comme une déchéance personnelle.
La plupart ne peuvent rien dire. Lorsqu’ils y sont obligés, pour éclairer un médecin ou justifier une demande d’asile, ils le ressentent comme une nouvelle agression tortionnaire.
Avec le temps, la méfiance et la peur peuvent s’estomper. Cependant, les symptômes suivants sont courants et perdurent longtemps :
L’anxiété, les crises d’angoisse
La dépression, le manque d’intérêt
Les troubles de la concentration et de la mémoire
La difficulté à renouer des relations avec ses proches, avec les autres
L’agressivité et l’hypersensibilité
L’évitement des activités ou des situations pouvant réactiver des souvenirs liés à la torture
La perte d’estime de soi pour ceux qui ont l’impression d’avoir cédé et trahi, pour ceux qui se sont soumis
La culpabilité du survivant : paradoxalement, les victimes de la torture [Ce sentiment de culpabilité affecte nombre de survivants de régimes totalitaires ou de génocides, ceux des camps d’extermination nazis notamment.]se sentent honteuses et humiliées comme des coupables. Pourquoi ai-je été épargné ? Pourquoi est-ce que je me réjouis de ce que d’autres sont morts et pas moi ? Ces sentiments de culpabilité sont un fardeau extrêmement lourd et sont quasiment impossibles à résoudre.
La torture constitue donc bien un processus de déshumanisation, de destruction de la dignité et de l’intégrité physique, psychologique et sociale de ceux qui la subissent. Elle cherche (et réussit souvent) à détruire le sentiment d’appartenance des victimes à l’espèce humaine.
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Les définitions de la torture [Voir ci-dessus, titre 1 : La définition de la torture] adoptées tant par l’ONU que par la Convention interaméricaine pour la prévention de la torture décrivent bien les divers objectifs d’un pouvoir qui a décidé d’avoir recours à de telles méthodes :
Obtenir des renseignements
Obtenir des aveux
Punir la victime d’un acte commis par elle ou par un autre
Détruire la personnalité de la victime
Terroriser la victime et le groupe (politique, ethnique, religieux…) auquel elle appartient
4.1 Obtenir des renseignements
« Que feriez-vous si vous déteniez un homme qui sait où et quand doit exploser une bombe qui va tuer de nombreuses vies innocentes ? S’il refuse de parler, n’est-il pas juste de recourir à des méthodes contraires aux droits humains ? »
Ce dilemme moral, selon lequel entre deux maux il faut choisir le moindre, n’est pas nouveau. Il a toujours été le seul argument de ceux qui veulent justifier l’usage de la torture. L’armée française l’a employé en Algérie, les Britanniques en Irlande et les États-Unis l’utilisent depuis le 11 septembre.
Argumentaire contre le scénario de la bombe à retardement
En réalité, si la recherche de renseignements est un des buts du recours à la torture, l’imminence d’un danger pour des centaines de vies n’est qu’un prétexte.
Les renseignements recherchés sont d’abord des informations considérées comme importantes pour la sécurité de l’État (et surtout de ceux qui sont au pouvoir). Ils sont autant d’ordre politique que militaire. Il s’agit de remonter des réseaux et d’identifier les opposants, réels ou supposés tels, en invoquant l’impossibilité d’obtenir par d’autres moyens les renseignements indispensables.
C’est ainsi, sous le couvert d’interrogatoires, d’enquêtes, que la torture commence à s’installer dans un pays.
4.2 Obtenir des aveux
Le suspect est torturé pour qu’il reconnaisse avoir participé à un crime dont on l’accuse. Ce peut être aussi pour qu’il admette qu’il adhère à telle ou telle version d’un événement. On exigera aussi de lui qu’il signe un texte où il reconnaît sa culpabilité ou qu’il fasse des aveux publics.
Ce que l’on appelle « aveu » est alors utilisé comme preuve et suffit à justifier la tenue de procès et des condamnations qui y sont prononcées. Ces aveux peuvent aussi être utilisés comme prétexte pour justifier les répressions contre le groupe politique, ethnique ou religieux auquel appartient celui qu’on a fait avouer.
4.3 Punir
Dans les sociétés démocratiques, une peine d’emprisonnement est considérée comme suffisante pour réprimer les crimes, même les plus graves.
Dans les sociétés plus répressives, ou sous les régimes autoritaires, la privation de liberté ne suffit pas à « faire payer » le coupable. Il doit aussi souffrir dans son corps. Dans ce but, les châtiments corporels et la torture en prison sont largement utilisés.
De simples vols ou même l’adultère peuvent êtres punis par des amputations ou des coups de fouet en public. Les prisonniers de droit commun sont passés à tabac et détenus dans des prisons insalubres, surpeuplées, où les gardiens font régner l’ordre par les coups, l’enchaînement prolongé ou le maintien à l’isolement des mois entiers.
Dans les régimes autoritaires, les opposants, les journalistes, tous les contestataires, risquent aussi de subir des actes de torture. Ils peuvent être enlevés et durement tabassés avant d’être relâchés. Ils peuvent être condamnés après des parodies de procès et la torture en détention vient renforcer leur châtiment. La torture est alors une forme de vengeance.
Dans tous les cas, il s’agit non seulement de punir un acte d’opposition, mais surtout d’adresser un signal terrifiant à tous ceux qui seraient tentés de s’opposer au pouvoir en place, de le critiquer ou de dévoiler ses secrets.
4.4 Détruire la personnalité
L’objectif est de briser, définitivement si possible, la volonté de la victime et de désorganiser, déstructurer sa personnalité.
Le pouvoir cherche ainsi à anéantir ceux qu’il estime représenter une menace à son encontre, qu’ils soient maintenus en détention ou remis en liberté.
Pour les bourreaux, disait Jean-Paul Sartre, « le plus urgent, c’est d’humilier [leurs victimes], de raser l’orgueil de leur cœur, de les ravaler au rang de la bête. » [Jean-Paul Sartre « Une victoire », L’Express, mars 1956]
4.5 Terroriser l’individu et le groupe social
La torture est un instrument des plus forts contre les plus faibles.
On torture des individus dans le but de faire naître la peur dans des communautés et des groupes sociaux déterminés. La torture est alors un terrorisme d’État, une technique de gouvernement. Elle est généralement associée aux exécutions extrajudiciaires et aux « disparitions ».
Cette violence organisée prend pour cibles des minorités ethniques, religieuses ou sexuelles, ou encore les individus appartenant à des mouvements d’opposition politique (armés ou non) ou susceptibles d’y appartenir (famille des opposants, intellectuels). Dans cette logique, peu importe que l’on tienne LE coupable, on tient un de ses semblables et c’est pareil.
Très souvent, la torture est alors justifiée par une idéologie raciste, intégriste ou nationaliste : parce qu’elles ne pensent pas correctement, parce qu’elles ne prient pas le même Dieu, n’ont pas la bonne couleur de peau ou résistent à l’oppression, les victimes sont considérées comme des êtres inférieurs, à peine humains, à l’encontre desquels tout est permis.
La torture n’est jamais reconnue officiellement par le pouvoir. Mais le secret qui l’entoure ne sert pas seulement à couvrir l’illégalité, il en est en quelque sorte la publicité. Les plaintes restent sans réponse. L’impunité règne. La peur des dénonciations, le spectre des arrestations amènent les gens à se taire et à se montrer dociles vis-à-vis de l’État et de ses représentants.
Ainsi, contrairement à l’idée reçue, la torture ne sert pas à faire parler, elle sert à faire taire.
Une carte de la torture. Cette carte prend en compte la torture pratiquée par les États, les milices paramilitaires et les groupes d’opposition armés. Lorsque les conditions de détention sont particulièrement inhumaines, un pays est aussi considéré comme pratiquant la torture.
Des fiches décrivant par pays la situation au regard du respect des droits de l’homme.
Pour l’essentiel, ceux qui pratiquent la torture sont des agents de l’État : militaires, policiers, agents des services de renseignements, gardiens de prison.
Ils sont dépositaires de l’autorité et de la force publique, et susceptibles d’arrêter et de maintenir en détention les suspects ou les condamnés.
Les tortionnaires peuvent aussi appartenir à des groupes paramilitaires proches du pouvoir en place.
Un système tortionnaire ne peut reposer sur les quelques individus naturellement enclins au sadisme. Il a besoin d’un plus grand nombre d’exécutants disposés à accomplir des actes que normalement bien peu sont prêts à accomplir. Il lui faut transformer des gens ordinaires en bourreaux.
Pour cela, plusieurs conditions sont nécessaires :
L’existence d’une situation de conflit et d’une idéologie qui conforte le bourreau dans la conviction de l’utilité de son travail.
Les cruautés infligées à un groupe social sont généralement précédées d’une propagande agressive présentant les membres de ce groupe comme une menace mortelle pour l’ensemble de la société -menace dont il convient de se prémunir par tous les moyens- et comme des êtres inférieurs, à peine humains, qui ne méritent donc pas d’être traités comme des hommes. [On peut être considéré comme un sous-homme parce que l’on est : communiste, athée, musulman, noir, croate, juif, femme, tutsi, tchétchène, homosexuel, intellectuel, arabe…. La liste est longue.]
Les cruautés sont alors perçues comme un moyen de rétablir l’ordre moral ou politique, de chasser les « mauvais » et de permettre à la communauté (le clan, l’ethnie, le pays, etc.) de poursuivre son existence en paix, voire d’instaurer un monde meilleur. La destruction de l’autre étant perçue comme le seul moyen de défendre sa communauté, on devient bourreau pour protéger les siens. Les actes commis, y compris les plus atroces, paraissent parfaitement acceptables et justifiés. À l’issue de ce processus d’endoctrinement, le tortionnaire peut parfois même éprouver une certaine fierté d’avoir le courage de « faire le sale boulot ».
Dans le cadre d’un conflit armé (guerre civile ou entre nations), ce processus est renforcé par le fait que la menace est bien réelle et que les violences commises de part et d’autre entretiennent le sentiment de haine. Il n’y a pas de guerres sans tortures.
L’impunité
Savoir qu’une sanction est possible dissuade souvent de commettre un crime. Mais les bourreaux peuvent torturer dès lors qu’ils savent qu’ils ne seront ni poursuivis ni condamnés.
Tous les systèmes tortionnaires ont soigneusement organisé l’impunité :
Élimination et/ou disparition des victimes, des témoins, des archives
Mise au pas de la justice : aucune poursuite n’est engagée, les rares procédures n’aboutissent pas, seuls quelques lampistes sont parfois condamnés
Développement d’un esprit de corps : on ne dénonce pas ses collègues, on ne salit pas l’honneur de l’armée
Instauration de lois d’exception, proclamation de la loi martiale, de l’état de siège, de la guerre contre le terrorisme : les libertés publiques sont restreintes, les pouvoirs militaires et policiers étendus, les gardes à vue allongées, les détentions au secret deviennent la règle.
Modification de la définition de la torture, par exemple en décrétant qu’on ne peut parler de torture tant qu’il n’y a pas de dommages physiques graves et irréversibles
Vote de lois d’amnistie
La soumission à l’autorité
Dans les années 60, les expériences de Stanley Milgram [Stanley Milgram : « Soumission à l’autorité », Calmann Lévy, 1974. Un passage du film d’Henri Verneuil « I comme Icare » (1979) avec Yves Montand décrit l’expérience de Milgram.] à l’université de Yale ont mis en évidence que près des 2/3 des gens sont prêts à infliger des chocs électriques violents, répétés et douloureux à une personne considérée comme « désobéissante » ou « rétive » pour peu qu’on leur en donne l’ordre ; pour peu qu’ils se sentent couverts par une « autorité ».
« Certaines personnes acceptent n’importe quel travail pourvu qu’elles soient sous l’autorité d’une personne qui en supporte la responsabilité. […] Une fois que l’on a fait quelque chose (surtout quand c’est quelque chose de stupide ou qui provoque une tension), on tend à se justifier en continuant ce que l’on a fait, voire en l’amplifiant, surtout si on s’est impliqué. C’est le principe du petit compromis qui, de fil en aiguille,… mène à la compromission. »
Mais au-delà de cette propension à se soumettre à l’autorité et à justifier ses actes en affirmant « avoir obéi aux ordres », il existe des méthodes spécifiques pour former des tortionnaires. Elles sont employées par des militaires pour sélectionner et initier de futurs bourreaux.
Cette transformation de l’identité comporte quatre étapes :
Les préliminaires : au début de la formation, les instructeurs mettent en valeur l’identité, la personnalité, des candidats en flattant et en mobilisant leur idéal de justice, de vérité et d’absolu et en les considérant comme porteurs des attributs d’une « virilité idéale » (fierté, dureté et obéissance).
La déconstruction de l’identité initiale : les instructeurs deviennent soudain brutaux et imprévisibles, brisant ainsi les repères habituels. Les recrues sont soumises à des épreuves dures et humiliantes visant à détruire leur identité initiale, elles doivent accomplir des actes absurdes, elles sont soumises à des brutalités proches de la torture.
L’affiliation à un nouveau groupe d’appartenance uni par le secret constitue l’étape suivante. Les humiliations cessent soudainement et la force, le courage et l’endurance sont à nouveau valorisés.
La consécration de l’affiliation, au cours d’une cérémonie officielle, conclut le processus de formation. Les candidats ont désormais acquis une nouvelle identité au sein d’un nouveau groupe et sont considérés supérieurs aux non-initiés. L’initié et ses instructeurs sont dorénavant liés par un secret. Ils n’appartiennent plus au monde ordinaire. Ils sont des êtres à part, supérieurs, et au-dessus des lois. Désormais, leur seule fidélité va à leurs chefs.
L’ACAT affirme que la torture ne peut jamais être justifiée. En aucune circonstance.
Ce refus absolu, inconditionnel, a deux fondements principaux :
L’article 5 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ».
L’engagement chrétien : pour le chrétien, le refus de la torture fait partie des exigences de son adhésion personnelle au Christ vivant qui s’est identifié au plus petit de ses frères. « Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. » Matthieu, 25
L’ACAT considère qu’il est de notre devoir, en tant que chrétien et en tant qu’homme, de participer à la lutte pour l’abolition de la torture.
Quelques grandes lignes de cette lutte :
Prendre conscience et s’informer
Faire évoluer l’opinion publique, et notamment les chrétiens, pour qu’ils exigent de leurs gouvernements d’œuvrer au respect des droits de l’homme
Agir par des protestations et des interventions individuelles et collectives auprès de toutes les autorités régionales, nationales et internationales, ces actions portant en priorité sur :
La défense d’individus torturés ou risquant de l’être
Le respect et l’application stricte des chartes et conventions qui obligent les États
La lutte contre l’impunité
Le développement de politiques de prévention : renforcement des lois nationales et internationales, mise en place d’organes indépendants de contrôle et de jugement, formation des personnels chargés de l’application de la loi
Les textes récents de l’Église catholique déclarent tous que la torture est inexcusable, quelles que soient les circonstances. Mais l’Église catholique reconnaît aussi qu’elle n’a pas toujours eu un langage aussi clair.
fiche 1 - Torture et séries TV - Quand les gentils torturent fiche 2 - Liban - Onze années dans un tombeau éclairé fiche 3 - Tunisie - Internautes de Zarzis sortis des geôles fiche 4 - Abou Ghraïb - L'homme, capable du pire... fiche 5 - Dépliant "arrêtez" - La torture pour quoi faire ? fiche 6 - Lapidation de la femme adultère - Bible & torture fiche 7 - La torture, qu'en savez-vous ? - Quiz et réponses détaillées
Convention des Nations unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. La Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies le 10 décembre 1984, est entrée en vigueur le 26 juin 1987, lorsque vingt Etats l'eurent ratifiée. À l'heure actuelle plus de cent Etats sont parties à cette Convention.
La France a ratifié cette Convention le 18 février 1986.
Le Protocole facultatif à la Convention contre la torture prévoit la création de cet organisme. En signant le Protocole le 16 septembre 2005, la France a montré sa volonté de lutter plus efficacement contre la torture. Ce n’est qu’un premier pas. Il est maintenant urgent de concrétiser cet engagement en ratifiant le protocole.
Primo Levi : Association crée en mai 1995 et qui regroupe cinq associations au service de la même cause :
Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture (ACAT)
Amnesty International Section Française (AISF)
Juristes Sans Frontières (JSF)
Médecins du Monde (MDM)
Trêve : Centre pluridisciplinaire de soins aux victimes de la torture et de la violence politique. Elle entend venir en aide à toutes personnes victimes de tortures ou de répression politique dans leur pays d'origine et réfugiés en France. Les activités du centre consistent en :
une prise en charge médicale visant à soigner les séquelles physiques des mauvais traitements
une mise en confiance progressive des patients
une prise en charge psychologique traitant les traumatismes issus de la torture et de l'exil
des soins kinésithérapeutiques et dentaires complémentaires
un suivi visant l'intégration dans la société d'accueil et l'accès aux droits sociaux.
un suivi juridique qui accompagne les demandeurs d'asile dans leurs démarches